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Le disque rayé de la pêche électrique passe en boucle

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Au bord de l’asphyxie tant l’interdiction de la pêche électrique lui a été fatale,[1] le lobby néerlandais s’agite à n’en plus finir au niveau européen pour obtenir la levée de cette interdiction. La situation, lassante au possible, pourrait être cocasse si elle n’était pas dangereuse… La stratégie du lobby néerlandais de la pêche électrique — celle de rabâcher inlassablement, jour après jour, les mêmes mensonges — est en effet très connue et utilisée.[2] Elle a aussi malheureusement causé d’immenses dégâts outre-Atlantique, tant son impact est délétère sur la démocratie et la confiance des citoyens en leurs institutions.

Dernière gesticulation en date, le débat du 16 novembre 2020 tenu en Commission de la pêche du Parlement européen, à l’initiative de l’eurodéputé néerlandais Peter van Dalen, Vice-Président de cette même Commission. Rien de nouveau à l’horizon, pourtant, mais cela n’a pas empêché l’eurodéputé batave de crier victoire suite à ce débat et d’annoncer le retour probable de la pêche électrique dans les eaux européennes courant 2021.

Une orchestration néerlandaise un peu trop visible

L’objet de cette agitation créée de toute pièce est un Avis spécial du Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM), publié en mai 2020 en réponse à une question posée par les Pays-Bas.[3] Très orientée, cette question demandait au CIEM de comparer les effets de la pêche électrique à ceux du chalut à perche, méthode largement condamnée au niveau mondial et considérée comme l’une des plus destructrices. Les Pays-Bas ont-ils demandé une comparaison avec les méthodes de pêche les plus douces ? Non, bien évidemment, car cela aurait été pour le moins gênant : une telle comparaison avait été faite en 2012 par des chercheurs néerlandais, mais avait par la suite été abandonnée tant le score de la pêche électrique était faible comparé à ces autres méthodes, notamment les filets utilisés par les pêcheurs artisans du nord de la France ![4]

Sur demande des eurodéputés néerlandais favorables à la pêche électrique, était donc appelé à la barre pour présenter cet Avis spécial commandité par les Néerlandais, le Dr. Mark Dickey-Collas, Président du Conseil consultatif du CIEM, naturalisé néerlandais en septembre 2019,[5] mais aussi ancien Conseiller pêche du gouvernement néerlandais et ancien chercheur de l’institut de recherche néerlandais IMARES/Wageningen U&R. Ce dernier institut, à la pointe de la « recherche » sur la pêche électrique, a produit la plupart des analyses utilisées pour formuler l’Avis spécial du CIEM ; institut largement financé par le lobby néerlandais de la pêche électrique. En 2019, nous avions en effet démontré que 100% des fonds européens alloués par les Pays-Bas dans un but de « recherche » sur la pêche électrique, avaient d’abord systématiquement transité par l’un des représentants de la pêche électrique (VisNed, Nederlandse Vissersbond etc.).

En somme : un néerlandais présente un rapport demandé par les néerlandais et rédigé sur la base de recherches néerlandaises financées par ceux, néerlandais, que cette recherche doit juger… La manipulation d’un lobby se voulant tout-puissant et intouchable, dont le but est de satisfaire les intérêts financiers des cyniques industriels, se révèle au grand jour.

À noter aussi la présence en tant qu’intervenante de Valérie Tankink, elle aussi néerlandaise et cheffe du service juridique de la Commission européenne. Maniant les pincettes avec une dextérité extrême, cette dernière nous laisse pourtant entrevoir une potentielle action juridique contre les Pays-Bas (voir ci-dessous). Incroyable ! Il serait temps que la Commission européenne prenne ENFIN la mesure du scandale que représente ce dossier, tant son comportement — à la botte des Pays-Bas depuis des années — est inacceptable et a fait du mal à la confiance que les citoyens et de nombreux eurodéputés lui portent.

Une science dévoyée, au service des industriels qui la financent

Comme nous le disions plus haut, la « science » sur laquelle repose cet Avis spécial du CIEM est biaisée à sa source, car les questions sont posées par les industriels, qui financent ensuite les chercheurs pour y répondre. Il y a deux ans, alors que l’exacte même question avait déjà été posée, l’Avis spécial de l’époque avait suscité une vive critique de l’Ifremer, pourtant peu porté sur les critiques publiques de ses confrères. L’histoire se répète donc comme une musique qui tourne en boucle afin de semer le doute. Cette stratégie de désinformation, visible dans tous les secteurs, est classique et peut s’avérer parfois victorieuse. Dans ce processus délétère, les institutions comme le CIEM mais aussi la Commission européenne et le Parlement se décrédibilisent et risquent de mettre à mal la démocratie en Europe, déjà bien malmenée par la montée des extrêmes et la défiance croissante des citoyens en leurs décideurs politiques.

Dans le domaine de l’instrumentalisation de la science, les Néerlandais n’en sont pas à leur coup d’essai. C’est même une grosse ficelle qu’ils tirent inlassablement. Au cours de sa campagne pour l’interdiction de la pêche électrique, BLOOM avait révélé le tissu de mensonges qui enveloppe ce dossier, en commençant par celui de la Commission européenne, qui prétendait en 2006 avoir eu l’accord du Comité scientifique, technique et économique des pêches (CSTEP) pour émettre les premières dérogations pour pratiquer la pêche électrique, interdite en 1998. Deux séries supplémentaires de dérogations permettant d’équiper plus de navires[6] avaient par la suite été justifiées par le besoin de recherches scientifiques. Or, ces dernières n’ont jamais eu lieu jusqu’en 2018, date à laquelle le rêve d’expansion du lobby de la pêche électrique a volé en éclats sous nos révélations. Cette escroquerie, déjà mise en lumière par le CIEM,[7] avait été confirmée par le propre aveu de la Ministre néerlandaise Carola Schouten, suite à l’enquête d’un journaliste du quotidien néerlandais NOS en 2018.

Depuis, l’institut de recherche néerlandais tourne à plein régime, bâclant une recherche abreuvée des financements et des données de l’industrie, alors que cette recherche aurait dû être solidement réalisée, au sein d’un consortium international, avant même la toute première dérogation. Quel crédit y accorder ? Absolument aucun, ne nous laissons pas berner.

Une agitation sans répercussion politique mais aux conséquences sociales et environnementales lourdes

Comme l’a justement fait remarquer l’eurodéputée Caroline Roose en s’adressant à Valérie Tankink, la représentante de la Commission européenne présente lors du débat, le vrai problème, persistant, est celui de la fraude : « cet avis veut nous éviter de parler en fait du vrai sujet, le fait que le gouvernement des Pays-Bas ne respecte pas la législation européenne ». En réponse, Tankink lâche pudiquement que la Commission est en train d’investiguer et qu’elle n’hésiterait pas à utiliser les outils à disposition pour mieux faire appliquer le règlement. Une lueur d’espoir pour nous, mais bien faible au regard des agissements de la Commission européenne depuis maintenant plus de trois ans (première plainte déposée en octobre 2017).[8]

Malheureusement, cette fraude continue et impunie — sans compter les pratiques illégales de nombreux chalutiers électriques —[9] est lourde de conséquences pour les pêcheurs artisans de la mer du Nord. Ainsi, la criée de Dunkerque a définitivement fermé ses portes le 22 octobre 2020 car les captures de soles, espèce ciblée dans la même zone par les fileyeurs français mais aussi les chalutiers électriques néerlandais, sont devenues insuffisantes pour maintenir sa rentabilité. Pierre Karleskind, président de la Commission de la pêche du Parlement européen, a posé une question pertinente au CIEM à ce sujet, mais elle a été ignorée par son interlocuteur : « vous écrivez dans votre rapport que la sole est gérée de manière durable, expliquez-moi pourquoi dans un certain nombre de criées la sole est en baisse ? ». Interloqué par le manque de réponse de Mark Dickey-Collas, Didier Gascuel, professeur à l’Institut Agro et scientifique membre du CSTEP réagit sur Twitter : « Il est stupéfiant que le CIEM n’ait pas les réponses ». Il existe pourtant des éléments à charge, relevés y compris par des chercheurs historiquement pro-pêche électrique. Notamment, Hans Polet, chercheur très prolixe sur la pêche électrique a grandement nuancé les propos des défenseurs de la pêche électrique à la suite de la publication du CIEM, dans un communiqué qui a ensuite été supprimé (mais que nous avons sauvegardé ici) : « [notre institut l’] ILVO a clairement démontré que la zone belge des 12 milles nautiques a été  pêchée de manière inconsidérée par les chalutiers électriques néerlandais. Leurs pratiques ont manifestement eu des conséquences négatives sur les stocks de poissons au large des côtes belges. En outre, les plaintes des petits pêcheurs belges, français et anglais, qui souffraient de la concurrence déloyale de la pêche électrique, n’ont pas été prises au sérieux ».

La pêche électrique est interdite à juste titre, gardons le débat clos.

Non contents d’avoir déjà saisi la Cour de justice de l’Union européenne dans le but de faire annuler l’interdiction de la pêche électrique — un comble au regard de l’illégalité des dérogations émises — les Pays-Bas cherchent à saborder l’interdiction totale de la pêche électrique en tentant de semer le doute dans l’esprit des eurodéputés. Une fois de plus, ils essaient d’imposer par la force leur volonté aux autres États membres.

Mais la conclusion de ce débat est le nouvel échec des lobbies dans leur quête. Les eurodéputés de tous bords politiques ont réaffirmé leur position favorable à l’interdiction de la pêche électrique hormis les trois eurodéputés néerlandais qui répondent aux souhaits des lobbies industriels. Alors que les Pays-Bas se sentent tout-puissants et dispensés de se plier aux lois, il revient à la Commission européenne de les remettre dans le droit chemin et d’exiger le respect de la réglementation. Elle prévoit de publier un rapport avant l’été 2021 sur la mise en œuvre du nouveau règlement « Mesures techniques ». En attendant, les dérogations illégales ont toujours cours, et aucune sanction contre les Pays-Bas n’a été prise.

Notes et références

[1] Pour rappel, les Pays-Bas avaient officiellement équipé 84 navires en chaluts électriques jusqu’au 1er juin 2019, alors que seulement 15 étaient réglementaires (chiffres basés sur le registre de la flotte européenne, disponible à : https://webgate.ec.europa.eu/fleet-europa/search_en.
De nouvelles données inédites, publiées par BLOOM en septembre 2020, montrent en réalité que ce chiffre a plus certainement avoisiné les 100 navires équipés !

[2] Voir par exemple ces deux livres : https://www.editions-lepommier.fr/les-marchands-de-doute et https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Les_gardiens_de_la_raison-9782348046155.html.

[3] BLOOM avait analysé et décrypté cet avis après sa parution.

[4] Taal & Zaalmink (2012) ‘Vissen met zorg’ — Factsheets kwaliteit en duurzaamheid staandwant-, puls-, twinrig- en flyshootvisserij.

[5] Voir par exemple :

https://www.facebook.com/nlembassydenmark/posts/2361136917275038?comment_id=2362426157146114

[6] 20 dérogations ont été émises en 2010 sous l’article 43 du règlement 950/98 destiné à la recherche scientifique et 42 dérogations pour un projet pilote en 2014 sous l’article 14 du règlement 1380/2013.

[7] « The issuing of 84 licences to carry out further scientific data collection is not in the spirit of the previous advice and that such a level of expansion is not justified from a scientific perspective. […] This is well in excess of the 5% limit included in the current legislation. At thislevel this is essentially permitting a commercial fishery under the guise of scientific research » ICES (2015) Second interim report of the working group on electrical trawling (WGELECTRA). IJmuiden, the Netherlands, 10-12 November 2015 Copenhagen (Denmark).

[8] La Commission européenne a déjà reconnu l’illégalité de nombreuses dérogations néerlandaises, sans pour autant engager la moindre procédure de sanction :

  • le 1er février 2019 en mentionnant son intention d’ouvrir une procédure d’infraction contre les Pays-Bas ;
  • le 29 juillet 2020 en confirmant que les Pays-Bas avaient le droit de conserver 15 dérogations – et non 22 – jusqu’au 30 juin 2021, date à laquelle ces dernières dérogations seront retirées et la pêche électrique complètement interdite.

[9] De nombreux navires — y compris certains impliqués dans la « recherche scientifique » — ont été arraisonnés car ils pêchaient dans des zones interdites ou avec un maillage non réglementaire. BLOOM a par ailleurs épinglé le chalutier électrique TH10, qui pêche de manière régulière mais tout à fait illégale dans les 12 milles belges, alors que la Belgique a interdit cette technique dans ses eaux territoriales en août 2019.

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