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Garde rapprochée française au service de la pêche industrielle néerlandaise

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Vendredi 25 septembre 2020 à Concarneau (Finistère), pêcheurs et ONG sont venus en nombre pour protester contre le SCOMBRUS, le nouveau chalutier de 81 mètres de long de l’armement France Pélagique, battant pavillon français mais appartenant à des capitaux néerlandais. Cette mobilisation s’est déroulée malgré les dispositions prises à la dernière minute par les autorités françaises pour l’empêcher. La veille à 19h, la préfecture du Finistère a en effet interdit les « Funérailles de la pêche artisanale » au motif que celle-ci était susceptible de représenter un trouble à l’ordre public.

Un navire sous haute protection

En prévision de l’arrivée du SCOMBRUS à Concarneau le 23 septembre, un imposant dispositif de sécurité avait été mis en place. Gendarmes maritimes et policiers ont ainsi escorté ce chalutier géant jusqu’au port. Interdite d’accès, sa zone d’amarrage a bénéficié d’une surveillance renforcée et des moyens conséquents ont été mis en œuvre pour en restreindre l’accès. Le jour J, une dizaine de policiers lourdement équipés a été déployée pour protéger les festivités et faire taire toute forme de protestation. « Que les services publics — et donc les impôts des contribuables français — soient ainsi utilisés pour défendre les intérêts néerlandais est un pur scandale. C’est la preuve que la force est désormais nécessaire pour contrer l’aversion viscérale qu’ont les citoyens, les pêcheurs artisans et les représentants de la société civile vis-à-vis de ces engins destructeurs » fustige Laetitia Bisiaux, chargée de projet chez BLOOM. « Les autorités françaises doivent aujourd’hui rendre des comptes. Nous avons demandé un accès aux documents qui permettront de chiffrer de manière précise les dépenses publiques qui ont été engagées par l’État afin d’assurer la protection de ce navire » poursuit-elle.

Une mobilisation sans heurts

Faute de pouvoir manifester, la mobilisation — prévue initialement par les pêcheurs artisans ainsi que BLOOM, la Plateforme de la petite pêche et Pleine Mer — a été remplacée par une conférence de presse. Particulièrement engagée contre la pêche industrielle, l’eurodéputée Caroline Roose avait également fait le déplacement pour soutenir notre message. À tour de rôle, les pêcheurs ont pris la parole pour dénoncer les ravages causés par ces monstres des mers et affirmer leur détermination à lutter contre de telles pratiques.

Venue de Royan, la pêcheuse Sandrine Thomas a rappelé: « On est nombreux et forts. La preuve : le rassemblement a été interdit. Merci au préfet de l’avoir interdit, il nous donne du poids. On n’a pas peur, on est à poil, on n’a plus rien, on est pacifistes. On vient juste parler de nos problèmes et on peut apporter des solutions. Alors écoutez-nous. ». Philippe Calone, pêcheur en Normandie, a expliqué à quel point il est difficile pour les petits pêcheurs d’accéder à la ressource tout en pointant l’accaparement des quotas par la pêche industrielle : « On manque beaucoup de quotas de maquereaux, de quotas de chinchard, et on se retrouve avec des chalutiers géants qui viennent pêcher en Manche-Est. On ne sait pas où ils ont le quota. On est rédimé pour faire vivre notre littoral ».

Pierre Morera, pêcheur de La-Londe-les-Maures et Président du Comité départemental des pêches du Var assimile la pêche industrielle à un vol : « Les armateurs qui pratiquent ce type de pêche n’ont pas compris qu’ils sont en train de scier la branche sur laquelle l’humanité est assise. C’est un vol à trois niveaux. Le premier vol : ces armements sont en train de voler la nourriture de nos enfants demain. Le deuxième vol c’est celui des quotas français, les bénéfices vont aller en Hollande, je ne comprends pas. Les pêcheurs français ne sont pas défendus par leur État, n’ont pas de quotas et restent amarrés à regarder les autres pêcher. Le troisième vol est celui des kilowatts. L’État français a mis en place depuis des années un plan de destruction de la pêche artisanale. Si vous n’exploitez pas six mois par an votre navire, on reprend votre licence de pêche et ça sert à faire ces chalutiers industriels. ».

Un ennemi commun : la pêche industrielle néerlandaise

Le mot de la fin a été donné à Frédéric Le Manach, directeur scientifique de BLOOM qui explique la domination néerlandaise dans le secteur de la pêche industrielle. « La représentation du secteur de la pêche artisanale, l’allocation des quotas, la protection de la ressource ont un ennemi commun. Qu’on parle de chalutiers géants, de sennes danoises ou de pêche électrique, ce sont toujours les intérêts néerlandais qui sont à la manœuvre. Deux compagnies néerlandaises possèdent la quasi-totalité des fleurons de la pêche européenne. Les gouvernements sont totalement inactifs face à ce délire de la pêche industrielle, de cette course technologique, de la création d’armes de guerre contre la ressource et les emplois ». L’industrie néerlandaise est le dénominateur commun à cette innovation galopante qui écrase les pêcheurs. Le cas de la pêche électrique l’a malheureusement illustré. Les fileyeurs font faillite et la coopérative de Dunkerque est sur le point de fermer. Si aucun contre-pouvoir ne se forme, la pêche artisanale est condamnée.

La pêche électrique : un cas emblématique de la toute-puissance de l’industrie néerlandaise

L’influence de l’industrie de la pêche électrique est si grande qu’elle n’est nullement inquiétée pour ses pratiques illégales. Ni la Commission européenne, ni la France n’ont en effet réagi. Mutiques lorsque BLOOM leur demande des comptes, ils restent également sourds aux interpellations que les citoyens leur adressent afin de leur faire part de leurs inquiétudes concernant une fraude qui dure depuis 10 ans. Cet insupportable silence de nos institutions est le symptôme même d’un pouvoir phagocyté par des groupes privés qui agissent à l’encontre de l’intérêt général. À ce jour, la Belgique est le seul État membre de l’Union européenne à avoir ouvert une enquête à la suite de l’intrusion dans ses eaux territoriales d’un navire pratiquant la pêche électrique.[1]

Ignorance, incompétence ou connivence ?

La Ministre de la Mer a déclaré dans le journal Ouest-France : « je me réjouis du renouvellement et de la modernisation de notre flotte de pêche« . Ce navire n’est pas français. Il appartient à la firme néerlandaise Cornelis Vrolijk qui détient une centaine de filiales en Europe. Cette déclaration est un signal inquiétant et démontre que nos institutions protègent les industriels qui font disparaître le tissu économique et social de nos littoraux et méprisent les milliers de petits pêcheurs. immédiatement après son inauguration, le SCOMBRUS a définitivement quitté Concarneau pour son port d’attache : IJmuiden aux Pays-Bas.

Tant que les pêcheurs artisans ne seront pas représentés, les politiques publiques iront dans le sens de la pêche industrielle. Nous avons besoin d’un changement radical de politiques publiques, et la mobilisation contre l’industrialisation du secteur des pêcheurs artisans en est une condition sine qua non.

Pour aller plus loin

La manifestation en image

Après la conférence de presse, des banderoles ont été déployées pour dénoncer cette pêche industrielle. Des pêcheurs se sont déshabillés pour protester symboliquement contre la captation des quotas et la confiscation de la parole par nos dirigeants au profit des intérêts de l’industrie néerlandaise.

Une autre banderole pour dire « Non aux chalutiers géants, fossoyeurs de la pêche artisanale » a été déployée d’abord devant le bar où s’est tenue la conférence de presse, puis devant les barrières et les policiers qui protégeaient l’accès au navire. Des citoyens scandaient « lapin », pour porter malheur à ce nouvel ogre des mers. Crédit photo : Yann Launay pour Hit West https://www.hitwest.com/news/le-scombrus-symbole-de-la-peche-industrielle-37405  

Notes et références

[1] L’ouverture de cette enquête fait suite à un courrier envoyé à la Ministre flamande concernant la pratique de la pêche électrique par le TH10 DIRKJE dans les 12 milles nautiques belges. Disponible à : https://www.bloomassociation.org/wp-content/uploads/2020/09/lettre-ministre-belge-fraude-peche-electrique.pdf

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