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Urgence climatique : le troisième avertissement des scientifiques

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En 1992, 1 575 éminences scientifiques, dont près de 100 prix Nobels, signent ensemble un texte fondateur. Coordonné par le prix Nobel de Physique, le Dr. Henry Kendall, ce document est envoyé aux chefs de gouvernement du monde entier. Il demande que les États prennent des mesures immédiates pour arrêter la dégradation environnementale croissante qui menace les systèmes de support de vie de la planète. « Un profond changement dans notre gestion de la Terre et de sa vie est nécessaire, si nous voulons éviter une grande misère humaine ». Depuis, ce manifeste est surnommé « La mise en garde des scientifiques du monde à l’humanité ».

En 2017, le Professeur émérite William Ripple, biologiste et écologue de renom, publie dans BioScience – journal scientifique de référence en biologie – un article intitulé « Mise en garde des scientifiques du monde à l’humanité : deuxième avertissement ». Co-signé par 15 364 scientifiques du monde entier et traduit dans plusieurs langues, cet article examine l’évolution des neuf variables environnementales décrites dans la première mise en garde. Hormis l’ozone stratosphérique – aujourd’hui en partie reconstitué après avoir été autrefois détruit par les fréons résultant de l’activité humaine, tous les autres indices sont dans le rouge : eau douce, ressources marines, zones mortes des océans, surface forestière, abondance en espèces d’animaux vertébrés, taux de CO2 émis, changement de température et population humaine. Depuis le premier avertissement, l’humanité a donc échoué à progresser dans la résolution de ces problèmes environnementaux. Pire, la plupart des problèmes n’ont fait que s’aggraver.

L’appel du Professeur Ripple et des 15 000 scientifiques a eu un impact retentissant dans la presse, et a fortement influencé le débat public. De fait, cet article est devenu une référence, car il dresse un état des lieux précis de la planète à sa date de publication. Sans verser dans un quelconque dogmatisme, il explique de façon simple, claire et objective comment l’humanité, par sa consommation matérielle débridée, est tout simplement en train de détruire le système qui la maintient en vie. Les conclusions de cette étude sont chiffrées, scientifiques et donc difficilement contestables. Pour garantir sa survie et celles des autres espèces, l’humanité doit : 1) réduire sa croissance démographique, 2) remettre en cause une économie fondée sur la croissance, 3) réduire les gaz à effet de serre, 4) protéger les espèces et les habitats, 5) restaurer les écosystèmes et 6) réduire la pollution.

Un troisième avertissement

L’appel des 15 000 scientifiques illustre leur rôle fondamental dans notre société contemporaine. Un rôle qui consiste non seulement à décrire et expliquer le monde qui nous entoure, mais aussi à lancer l’alerte. Les scientifiques ont le devoir de prendre la parole dans l’espace public et dans la sphère politique, en toute indépendance. Fort de l’impact du « deuxième avertissement », le Professeur Ripple a publié le 5 novembre 2019 dans la revue BioScience une nouvelle étude co-signée par 11 258 scientifiques de 153 pays et intitulée « Mise en garde des scientifiques du monde sur l’urgence climatique ».

Ce troisième avertissement s’intéresse plus spécifiquement au changement climatique, dont l’Homme est le principal responsable. L’article en question présente une série de graphiques montrant l’évolution, sur les 40 dernières années, des variables provoquant le changement climatique. Il en résulte que la crise climatique est une conséquence directe d’une consommation excessive et d’un mode de vie opulent. Les pays les plus riches sont les principaux responsables des émissions historiques de gaz à effet de serre et sont aussi les pays qui ont aujourd’hui les plus grandes émissions par habitant. Parmi les signes particulièrement inquiétants, les auteurs notent une augmentation continue de la population humaine, du bétail, de la consommation de viande par habitant, du produit intérieur brut au niveau mondial, de la déforestation, de la consommation d’énergies fossiles, du nombre de passagers du transport aérien, des émissions de CO2 au niveau global ainsi que par habitant.

Les principales conséquences de ces forceurs climatiques d’origine humaine sont : une augmentation de la température de la surface de la planète, une diminution de la quantité de glace en Antarctique, dans l’Océan Arctique, au Groenland et des glaciers terrestres en général, une augmentation de la température, de l’acidité et du niveau de l’océan, une augmentation des surfaces terrestres brûlées et des événements climatiques extrêmes comme les tempêtes et les canicules et une augmentation du coût des dommages associés. Ces changements impactent la vie sur terre, comme en mer. Du plancton aux forêts, en passant par les coraux, les poissons, les insectes ou les oiseaux, notre planète est en train de vivre la 6ème grande extinction de masse de son histoire.

Malgré 40 ans de négociations climatiques, l’humanité continue de pratiquer le « business as usual » (les affaires comme d’habitude). La crise climatique est désormais là, et elle s’accélère plus rapidement que ce qui avait été anticipé. L’article explique comment les scientifiques craignent des « effets seuils », c’est-à-dire des niveaux de gaz à effet de serre au-delà desquels, par effet d’emballement, nous pourrions atteindre une « Terre-Serre », qui deviendrait, malgré tous nos efforts, incontrôlable. Les réactions en chaîne qui en découleraient seraient fatales aux écosystèmes, ainsi qu’aux sociétés et économies humaines qui en dépendent. Dès lors, de grandes surfaces de la Terre deviendraient inhabitables.

Quelles solutions ?

L’article conclue par une liste (non-exhaustive) d’initiatives à engager pour réduire les effets funestes du changement climatique. La croissance économique et l’augmentation de la population humaine étant les principaux moteurs de l’augmentation des émissions de CO2, il est nécessaire de résoudre six questions importantes et interconnectées :

1) L’énergie. L’Homme doit rapidement remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables et laisser les stocks d’énergies fossiles restantes sous terre.

2) Les polluants à courte durée de vie. Les émissions de ces polluants – qui incluent le méthane, le carbone noir (ou carbone suie) et les hydrofluorocarbones – doivent être immédiatement réduites, diminuant ainsi le réchauffement climatique de 50% sur les décennies à venir, tout en sauvant des millions de vies.

3) La nature. Nous devons protéger les écosystèmes de la planète. Phytoplancton, récifs coralliens, forêts, savanes, prairies, zones humides, tourbières, sols, mangroves et herbiers marins, autant d’écosystèmes qui contribuent à la séquestration du CO2 atmosphérique. Il faut lutter contre leur destruction et favoriser leur restauration à grande échelle.

4) La nourriture. Consommer plus d’aliments d’origine végétale, tout en diminuant les apports d’aliments d’origine animale, réduira significativement les émissions de gaz à effet de serre, dont le méthane. De plus, les surfaces gagnées par la réduction de l’élevage du bétail pourront non seulement être utilisées pour produire des aliments d’origine végétale, mais pourront également être partiellement reconverties en espaces naturels. Il faut utiliser des pratiques culturales qui augmentent le carbone stocké dans le sol et réduire le gaspillage alimentaire.

5) L’économie. La surexploitation des ressources naturelles, dont l’origine est la croissance économique, doit être freinée afin de garantir le maintien de la résilience de la biosphère. L’économie doit être dé-carbonée et définie de façon explicite en fonction de sa dépendance aux ressources renouvelables de la biosphère. Les objectifs économiques, qui sont actuellement la croissance du produit intérieur brut et la quête de richesses, doivent devenir la recherche de l’équilibre des écosystèmes et du maintien des services écosystémiques, ainsi que du bien-être de l’Homme par la satisfaction de ses besoins fondamentaux et la réduction des inégalités.

6) La population. La population mondiale augmente de 80 millions de personnes par an (200 000 par jour). Celle-ci doit être stabilisée, puis graduellement réduite, par des politiques d’accès à l’éducation et au planning familial et en protégeant le droit des femmes.

Le troisième avertissement des scientifiques donne la mesure de la tâche qui nous reste à accomplir. Si celle-ci peut sembler titanesque, ce changement de nos habitudes n’est ni une punition, ni une perte de confort. C’est au contraire une nouvelle quête du bonheur, une quête qui donne du sens à nos vies, puisqu’il s’agit de trouver un équilibre entre l’Homme et la Nature. La bonne nouvelle c’est que nous pouvons compter sur les scientifiques pour nous guider et nous aider à trouver des solutions. Encore faut-il les écouter…

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