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Quel modèle pour le secteur de la pêche ?

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Comme chaque année, l’arrivée dans la Manche des plus gros navires de pêche au monde — de parfois plus de 140m de longueur — a créé l’émoi chez les pêcheurs français et britanniques tant leur efficacité est redoutable.[1] Pourtant, leur présence est tout à fait légale. Comme pour la pêche électrique, ce sont les Pays-Bas qui sont à la manœuvre de cette activité de pêche inique. En effet, la quasi intégralité des énormes chalutiers observés en Manche ces dernières semaines appartiennent à des capitaux néerlandais, bien que les navires soient parfois immatriculés en France,[2] en Allemagne,[3] ou en Lituanie (voir « Pour aller plus loin »).[4]

Des subventions à gogo

Ces énormes chalutiers ne sont évidemment économiquement viables que grâce à une seule chose : les subventions publiques. L’un des exemples les plus criants de ces subventions concerne les accords de pêche établis entre l’Union européenne et de nombreux pays africains.[5] Par leur biais, la plupart des chalutiers observés en Manche est également active une partie de l’année dans les eaux du Maroc et de la Mauritanie pour cibler notamment des chinchards et des sardinelles, intégralement réduits en farine pour les besoins de l’aquaculture.[6]

Pour les seules années 2008 et 2009, les chalutiers européens pêchant dans les eaux Mauritaniennes ont déboursé environ 10 millions d’euros (sur les 21 perçus par ce pays) pour environ 550 000 tonnes de poissons pêchés.[7] Mais si les contribuables européens n’avaient pas payé le reste de l’addition, les industriels européens auraient dû s’acquitter de 80 millions d’euros supplémentaires pour piller les eaux africaines. « Sans cet argent public, ces pratiques absurdes n’existeraient pas. Imaginez les montants d’argent public en jeu si 80 millions d’euros de subventions sont déboursés en deux ans. Et tout ça pour faire de la farine de poisson ! », s’indigne Frédéric Le Manach, directeur scientifique de BLOOM.

Un modèle à revoir intégralement

Face à l’indignation des pêcheurs, des ONG et des citoyens envers ces chalutiers géants, le gouvernement français adopte la politique de la langue de bois en estimant que « l’activité de ces navires n’a pas d’impact sur les possibilités de pêche des navires français ».[8] Une réponse totalement inacceptable qui démontre une fois de plus la collusion entre les lobbies industriels et le gouvernement. De là à y voir une conséquence de l’empire tentaculaire des deux principales entreprises néerlandaises Parlevliet & van der Plas et Cornelis Vrolijk,[9] il n’y a en effet qu’un pas…

Se pose donc la question légitime du modèle du secteur de la pêche, fondé sur l’octroi aux puissants industriels d’aides financées par l’argent public et de quotas privilégiés qui leur permettent de s’accaparer un bien commun (voir « Pour aller plus loin »), sans équité pour les petits pêcheurs locaux et la survie du tissu économique et social des côtes touchées par ces pratiques prédatrices.

A l’heure où des négociations ont lieu entre les trois institutions européennes (la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil de l’Union) afin d’allouer le prochain Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche (FEAMP), doté d’une enveloppe de 6 milliards d’euro, il est absolument crucial que les décideurs politiques fassent preuve de courage politique pour infléchir le cours des négociations qui s’annoncent désastreuses pour l’océan et la petite pêche artisanale. La priorité absolue doit être donnée à la préservation des écosystèmes marins et de la pêche artisanale.

Pour en savoir plus

Liste des méga-chalutiers actifs en Manche et sous capitaux néerlandais
Navire Immatriculation Pavillon Taille Compagnie
AFRIKA NLD199802182 126,22 m Pays-Bas Cornelis Vrolijk
ALIDA NLD198400326 Pays-Bas 99,94 m Willem van der Zwan
ANNIE HILLINA NLD198100312 Allemagne 86,33 m Parlevliet & van der Plas
CAROLIEN NLD199702087 Pays-Bas 126,22 m Cornelis Vrolijk
FRANK BONEFAAS NLD199301863 Pays-Bas 119,65 m Cornelis Vrolijk
HELEN MARY DEU000300601 Allemagne 116,7 m Parlevliet & van der Plas
MAARTJE THEADORA NLD199902581 Pays-Bas 140,8 m Parlevliet & van der Plas
MARGIRIS NLD198502210 Lituanie 136,12 m Parlevliet & van der Plas
PRINS BERNHARD NLD198300393 France 82,78 m Cornelis Vrolijk
SANDETTIE FRA000716999 France 86,19 m Cornelis Vrolijk
ZEELAND NLD198901025 Pays-Bas 114,87 m Cornelis Vrolijk
Une répartition des quotas qui favorise les plus gros

Comment ces navires s’accaparent-il un bien commun au détriment des petits pêcheurs artisans et des citoyens européens ? En France, les quotas de pêche sont attribués sur la base des « antériorités de capture », c’est-à-dire sur les déclarations de captures entre 2001 et 2003. Ce système récompense donc les navires qui ont le plus pêché — voire qui ont triché pour gonfler leurs chiffres. De plus, l’administration française a délégué l’allocation des quotas à des « organisations de producteurs », dont l’opacité sévèrement pointée du doigt par l’Autorité de la concurrence favorise un système clientéliste dénoncé par les pêcheurs artisans et les ONG depuis de nombreuses années.[10] « D’autres pays comme les Pays-Bas ont mis en place des quotas individuels et transférables », commente Sabine Rosset, directrice de BLOOM. « Grâce à ce mécanisme, les droits de pêche sont attribués au plus offrant et se concentrent donc d’année en année entre les mains de quelques richissimes industriels qui raflent la mise au détriment des petits pêcheurs ».

Notes et références

[1] https://www.la-croix.com/Economie/France/navires-usines-vident-Manche-poissons-2019-11-07-1201059015

[2] Par exemple le PRINS BERNHARD, propriété de Cornelis Vrolijk.

[3] Par exemple le ANNIE HILLINA et le HELEN MARY, propriétés de Parlevliet & van der Plas.

[4] Par exemple le MARGIRIS, également propriété de Parlevliet & van der Plas.

[5] Ces accords permettent aux navires européens le souhaitant d’accéder aux eaux de pays-tiers en dehors des eaux de l’Union européenne afin d’y pêcher les poissons disponibles.
Voir par ex. Le Manach et al. (2013) European Union’s public fishing access agreements in developing countries. Disponible à : https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0079899.

[6] Voir : https://www.bloomassociation.org/dossier-peche-minotiere/.

[7] Anon. (2011) Evaluation ex-post du protocole actuel d’accord de partenariat dans le domaine de la pêche entre l’Union Européenne et la Mauritanie, étude d’impact d’un futur protocole d’accord.

Ce volume représente grosso modo la quantité de poissons pêchés chaque année par tous les navires français.

[8] https://agriculture.gouv.fr/le-point-sur-la-presence-de-chalutiers-industriels-au-large-des-cotes-normandes

[9] https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2018/629176/IPOL_STU(2018)629176_EN.pdf

[10] Pour plus d’informations : www.autoritedelaconcurrence.fr/sites/default/files/commitments//15a19.pdf

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