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Lettre ouverte aux députés européens

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Mesdames et Messieurs les députés du Parlement européen,

Vous vous apprêtez à voter le Règlement instituant le prochain instrument financier européen qui orientera, de 2021 à 2027, l’ensemble des fonds publics alloués au secteur de la pêche en Europe ainsi qu’à l’aquaculture et à la protection du milieu marin. Cet enjeu de plus de 6 milliards d’euros est d’une importance qui dépasse de loin la seule problématique de la bonne administration de l’argent public. Votre vote est capital car nous savons désormais – vous savez – le contexte dans lequel il s’inscrit : une situation d’alerte rouge pour les équilibres fondamentaux de nos sociétés et de notre planète.

En 2017, 15 000 scientifiques nous ont mis en garde sur notre trajectoire de collision avec le monde naturel : « Si nous voulons éviter de grandes misères humaines, il est indispensable d’opérer un changement profond dans notre gestion de la Terre et de la vie qu’elle recèle. » Le changement climatique, le dépérissement de la vie marine, les zones mortes des océans, la pollution et la destruction de la biodiversité faisaient partie des dangers identifiés. Depuis, les climatologues ont précisé le calendrier des menaces pesant sur notre avenir : nous avons jusqu’à 2030 pour repenser de fond en comble les modèles de production et de consommation sur lesquels reconstruire notre maison commune. Si nous échouons, le monde basculera vers un effondrement de tout ce qui nous est aujourd’hui familier et acquis.

La fermeture des frontières sera sans effet face à la crise du climat, du vivant et des inégalités.

Prenez la mesure de la gravité de la situation et de votre rôle.

La réalité qu’il faut intégrer, c’est une nouvelle représentation du monde qui ne garantit plus aucune sécurité tant que la résilience de la nature, la stabilité du climat et le partage des richesses ne sont pas au cœur de notre matrice mentale, économique et politique.

S’assurer que l’Europe demeure un continent habitable, qui conserve les ressources et les emplois, ça se décide aujourd’hui, ça commence maintenant, de façon très concrète, avec un vote d’orientation majeur qui déterminera, jusqu’à la date butoir indiquée par le GIEC, la façon dont toute l’Union européenne aborde l’avenir de l’océan et des communautés humaines qui en dépendent.

Certains députés comme l’Espagnol Gabriel Mato (PPE) ou le Français Alain Cadec (Les Républicains) proposent, c’est à peine croyable, de ré-instituer les recettes qui ont mené l’Europe au désastre environnemental et social actuel. Aujourd’hui, 69% des stocks de poissons européens sont surexploités. En France, la moitié des emplois ont été perdus dans le secteur de la pêche depuis 30 ans. Malgré la reconnaissance internationale unanime de la destructivité des aides publiques qui encouragent la capacité de production, qui financent la construction de nouvelles unités de pêche, le renouvellement ainsi que la modernisation des flottes de pêche et qui mènent inexorablement à la surexploitation des ressources et à la précarisation des pêcheurs artisans, certains députés du Parlement européen s’entêtent à privilégier le productivisme de court-terme et les intérêts sectoriels de quelques industriels plutôt que d’agir en connaissance de cause pour sauvegarder notre avenir.[1]

C’est irresponsable.

L’impératif catégorique de stabiliser le climat s’accompagne de celui de faire de la protection de l’océan et du vivant une priorité non négociable. Le constat est alarmant. L’agence européenne de l’environnement indique que toutes les mers régionales d’Europe montrent des signes de dégradation environnementale et que seuls « 9% des habitats marins et 7% des espèces marines évalués sont considérés dans un état de conservation favorable ».[2] Or les aires marines protégées européennes sont globalement inefficaces pour protéger la vie marine[3] : les deux tiers d’entre elles sont fréquentées par des chalutiers de fond, c’est-à-dire l’une des méthodes de pêche parmi les plus impactantes pour l’environnement, et à une intensité de pêche plus importante à l’intérieur des aires marines protégées qu’à l’extérieur ! Il en résulte que les requins et les raies se portent mieux en dehors des zones supposées les préserver !

Il est plus que temps que les fonds européens servent à augmenter la résilience de la nature en la protégeant avec une détermination sans égale, et par le biais d’outils efficaces. Les ONG investies dans la lutte contre les subventions néfastes[4] demandent qu’au moins un quart du Fonds européen soit alloué à cet objectif.

Le temps est aussi venu de protéger les petits métiers artisanaux et les meilleures pratiques sociales et environnementales, victimes, depuis des décennies, d’une déstructuration systémique en raison des orientations publiques prises en faveur de puissants groupes industriels.

Ces pratiques-là sont condamnées.

Les peuples européens ne supportent plus l’accaparement des ressources publiques pour des projets allant à l’encontre de l’intérêt général et détruisant leur avenir, leur santé, celle de l’environnement et les fondements mêmes de notre projet de société : la justice économique, la justice sociale.

Aider la pêche artisanale à survivre n’induit pas de l’arroser de subventions mais de couper le robinet qui alimente la destruction à grande échelle des ressources, des milieux et des emplois. Cela implique de changer le modèle économique de la pêche pour que les quotas soient alloués de façon équitable, pour que les services écosystémiques soient récompensés et que l’octroi des aides soit conditionné à la performance écologique et sociale des activités de façon à faire place aux meilleures pratiques de pêche.

Depuis 20 ans, les Etats membres de l’Organisation mondiale du commerce reconnaissent que le subventionnement des flottes de pêche mène fatalement à la surexploitation des ressources marines. C’est fort de ce constat partagé par l’ensemble de la communauté internationale que l’objectif de développement durable 14.6 a été adopté en 2015 à l’ONU, avec le soutien actif de l’Union européenne. L’ODD 14.6 engage les nations à éliminer d’ici 2020 les subventions encourageant la surpêche et la surcapacité de pêche. Les Etats sont à pied d’œuvre à l’OMC pour qu’aboutisse un accord multilatéral interdisant les subventions néfastes à la pêche d’ici 2020.

Et ce serait le moment que choisirait le Parlement européen pour réintroduire, à partir de 2021, les catégories de subventions les plus nocives ? Celles-là mêmes dont la destructivité fait l’objet d’un consensus international ?

Ce n’est pas seulement ridicule et incohérent. C’est effrayant.

Le personnel politique européen qui est supposé être le plus proche des aspirations citoyennes, nos représentants directs, vous, nos élus, vous ne pouvez pas faire semblant de ne pas savoir la responsabilité qui est la vôtre.

Les politiques ne se scinderont plus selon une segmentation droite-gauche mais entre ceux qui prennent au sérieux leur mission de défense de notre avenir commun et ceux qui œuvrent au sein des institutions pour permettre à une poignée de bénéficiaires bien installés de sauver leurs meubles.

Votre vote doit être celui d’une bascule à opérer. Une bascule de modèle, sans précédent, sans concession, sans aucun rapport avec ce qui s’est joué ou décidé, à aucun moment de l’histoire.

La décision publique n’a jamais revêtu une telle importance.

Il y aura eu tous les votes précédant le rapport du GIEC fixant à 2030 la date de péremption de notre modèle de société. Et tous ceux qui lui succèdent.

Vous avez accès aux meilleurs scientifiques d’Europe ainsi qu’à la réalité de terrain. Vous connaissez la vérité du monde.Votre vote doit être, sera, un vote de vérité.

Ce le sera pour les citoyens.

Cordialement,

Claire Nouvian

Notes et références

[1] Depuis peu, les députés proches des industriels utilisent le cheval de Troie de la petite pêche artisanale pour maquiller de vertus des mesures dangereuses pour tous, et notamment pour les métiers artisans. La construction perverse des mesures proposées est d’autant plus difficile à comprendre pour quelqu’un de non averti.

[2] European Environment Agency (2015) The state of Europe’s seas. « 9% of marine habitats and 7% of marine species assessments were considered to be in ‘favourable conservation status’, patterns of degradation across all régional seas indicative of a poor state of many species and habitats » (p32).

[3] http://science.sciencemag.org/content/362/6421/1403.abstract

[4] BirdLife, BLOOM, ClientEarth, Seas at Risk et WWF.

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