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Lettre ouverte de Claire Nouvian à Nicolas Hulot

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Cher Nicolas,

Merci de t’être libéré, et de nous avoir libérés par la même occasion, d’un mensonge indigne de toi et des Français.

Cela fait plus d’un an que nous assistons avec désarroi, impuissance et inquiétude, à la mise en scène d’une politique qui tente de masquer derrière des discours sa vraie nature libérale et hypercapitaliste, profondément incompatible avec les décisions de long terme qu’impose l’impératif de survie de la biosphère. Ces discours n’ont pas un seul instant dupé les experts, qu’il s’agisse des scientifiques ou des associations luttant contre la destruction des normes sociales, humanitaires, climatiques ou environnementales… Emmanuel Macron se prend peut-être pour Jupiter mais il n’est pas sorti de sa cuisse ! Il avait déjà imprimé sa marque lors de son passage au ministère de l’économie dans le gouvernement Hollande : il s’était prononcé en faveur de l’extraction d’or en Guyane par un conglomérat russo-canadien ; il avait signé le décret d’extraction des sables en Baie de Lannion (à proximité de zones protégées Natura 2000) ; il avait donné un avis défavorable à la publication en toute transparence des subventions publiques versées au secteur de la pêche (et majoritairement accaparées par les lobbies de la pêche industrielle). Il avait montré sa proximité avec les lobbies au moment de sa « Loi Macron », il soutenait déjà les traités de libre-échange qui facilitent l’emprise des multinationales sur nos vies et soumettent nos juridictions nationales ou européennes à leur joug.

Alors ma question, Nicolas, c’est : sur quelles bases as-tu pu croire qu’Emmanuel Macron mènerait une politique favorable à l’environnement ? Qu’est-ce qui a présidé à ton choix d’offrir ta crédibilité à ce gouvernement, plutôt qu’à un autre, en dépit du fait que le candidat Macron avait soigneusement évité de prendre des engagements concrets et ambitieux sur la transition écologique ?

Les présidents successifs depuis Chirac t’auraient décroché la lune pour te compter dans leur gouvernement, mais c’est au moins-disant d’entre eux en matière d’écologie que tu as fait le cadeau de ton nom et de ce qu’il porte de sincérité et de constance pour la protection du vivant, des écosystèmes, du climat et des victimes de nos dérèglements…

Dans le milieu de la protection de l’environnement, des droits de l’homme, des associations de lutte contre la corruption et l’évasion fiscale, le ruissellement de mauvaises nouvelles qui a suivi l’élection d’Emmanuel Macron n’a rien de surprenant. C’est au contraire en toute cohérence avec son crédo néolibéral que ce gouvernement agit.

Tes révélations sur la présence du lobbyiste des chasseurs, Thierry Coste, dans les premiers cercles du pouvoir, ont permis de déchirer le voile de ce que nous, écologistes aux prises avec ces lobbies, savons et dénonçons depuis les tout débuts de ce gouvernement : avec Macron, les lobbies ont changé d’ère. Ils ne font plus le siège du pouvoir. Ils SONT au pouvoir.

Lorsque l’on désigne le chef des relations publiques d’Aréva au poste de Premier ministre, il ne faut pas s’étonner du renoncement du gouvernement aux engagements de la transition énergétique sur le nucléaire. Lorsque l’on confie le ministère de l’agriculture à un proche de la FNSEA, après avoir pensé le confier directement à sa présidente, on récolte ce que l’on a semé : la fin des aides à l’agriculture bio, des états généraux de l’alimentation transformés en mascarade de consultation citoyenne, pilotés par les lobbies et dont le gouvernement a largement ignoré les résultats. Pendant ce temps, un tiers de nos agriculteurs tente de survivre avec un revenu de 350 euros par mois. Face à cette précarité inhumaine, à un avenir bouché, sans espoir, un agriculteur se suicide tous les deux jours. Qu’Emmanuel Macron n’ait pas tout mis en œuvre pour tenir sa promesse d’assurer un « juste prix » aux paysans pour qu’ils puissent « vivre dignement » de leur travail, est d’une brutalité insoutenable.

Voilà le visage sans fards du capitalisme débridé qui a perdu la mesure des choses, qui œuvre dans une seule logique de profit mangeuse d’hommes et du vivant. Quand 15 000 scientifiques avertissent l’humanité que « de grandes misères humaines » nous attendent si nous ne changeons pas radicalement notre gestion de la Terre et de la vie, quand les insectes ne maculent plus nos pare-brises l’été parce qu’ils ont disparu de nos campagnes, quand les chalutiers industriels s’équipent d’électrodes pour déloger les derniers poissons, c’est le signe que nous sommes en guerre contre la nature. Et tu le sais mieux que personne. Tu sais que ce n’est pas une politique du compromis du plus faible, une politique d’ajustements à la marge qui peut nous éviter le décrochage des écosystèmes et des humains avec eux.

Alors oui, on s’est questionnés sur tes motivations, tes objectifs… On est sans doute loin d’imaginer ce que ta présence a permis d’empêcher ou de limiter. On attend de toi que tu rendes compte de cela avec sincérité, car te voir avaler autant de couleuvres était une souffrance pour nous.

Cela ne nous a pas aidés non plus.

Ta présence au gouvernement lui a donné une caution, ta caution, et nous a fait passer pour des extrémistes. Critiquer l’action d’un homme apparemment aussi « raisonnable » que Macron a rangé les associations environnementales, les acteurs de la transformation agricole, les pêcheurs artisans broyés par les industriels, les défenseurs des droits de l’homme, tous ceux qui œuvrent pour une transition vers un monde plus juste et plus durable, dans la boîte des « radicaux ».

Tu n’avais pas de « troupes » derrière toi dis-tu. Mais en quoi est-ce surprenant ? Cela se négocie ! La politique, ce n’est rien d’autre qu’un rapport de force de chaque instant ! C’est se battre pour la composition de son ministère, ne pas accepter de se faire imposer les secrétaires d’Etat ou les membres du cabinet. C’est arracher avec les dents les arbitrages interministériels. C’est dénoncer les coups bas, l’immoralité de certaines décisions. C’est refuser le régime dictatorial de Macron envers la presse. C’est s’émanciper, mettre sous pression, aller chercher sa légitimité dans l’opinion publique. Sous prétexte d’éviter les couacs du quinquennat Hollande, Macron a réinventé les règles du jeu politique et porté des coups au cœur même de la démocratie. Dans un excès d’autoritarisme, il a jugulé les ministres et les députés dans une régression ahurissante de la liberté de parole.

Tu n’es pas assez teigne, Nicolas, tu as trop la culture du compromis pour tenir tête à un personnel politique dont l’égo, l’autorité et l’arrogance ont explosé avec l’accession au pouvoir.

Quand tu dis que tu as une immense admiration pour Emmanuel Macron et Edouard Philippe, de quoi parles-tu ? De leur charisme ? De leur capacité de travail ? De leur propension naturelle à mener les hommes ? Il faudra épiloguer Nicolas, car nous attendons que tu scindes les relations amicales qui peuvent te lier à ceux avec lesquels tu as interagi pendant des mois, du bilan sans concession de leurs actes. Ce qui compte pour nous, ce qui devrait uniquement compter pour les Français, ce sont les faits, et il est désormais possible de juger sur pièces. La liste est longue, et sans la vouloir exhaustive, nous en avons dressé un début sur le site de BLOOM. Oublions les discours, jugeons les actes.

La République en Marche s’est empressée d’écrire à ses sympathisants et donateurs pour leur signifier que tout allait bien, que le bilan écologique du gouvernement était « à la hauteur des enjeux ». Ils ne manquent pas de ressources pour dresser de tels écrans de fumée destinés à minimiser le séisme politique et idéologique que ton départ provoque. Mais j’ai espoir que les Français sauront tirer les conséquences électorales de ton acte et sanctionner un parti qui nous a trahis, qui a trahi ses militants les plus jeunes et les plus mobilisés en leur faisant croire que la marche du monde pouvait se poursuivre sur les mêmes modèles de pensée, de réussite, de production et de consommation, alors que c’est un mensonge qui met en péril les fondements mêmes de notre stabilité, de notre démocratie et que cela pourrait nous coûter notre liberté et notre avenir.

Nicolas, merci d’avoir enfin craqué. Merci d’avoir permis ce moment tant attendu de grande clarification avant les élections européennes. Désormais les choses sont aussi nettes que le vote d’un amendement : on adopte, on rejette, ou on s’abstient. Les Français ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas. S’ils choisissent la croyance plutôt que la connaissance, s’ils choisissent les discours enjoliveurs du gouvernement contre sa réalité brute, ils le feront en âme et conscience.

 

Claire Nouvian, fondatrice de BLOOM, le 29 août 2018.

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