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Lettre ouverte à M. Vidalies, secrétaire d’État chargé des transports, de la mer et de la pêche, et à M. Gueudar-Delahaye, directeur des pêches maritimes et de l’aquaculture

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Paris, lundi 14 mars 2016 

Objet : Lettre ouverte à M. Vidalies, secrétaire d’État chargé des transports, de la mer et de la pêche, et à M. Gueudar-Delahaye, directeur des pêches maritimes et de l’aquaculture au sujet des informations erronées circulant sur l’état de santé des stocks de poissons européens.

Messieurs,

Le jeudi 10 mars, l’association BLOOM a publié un communiqué de presse au sujet d’informations erronées circulant sur l’état de santé des stocks de poissons européens. Nous nous sommes penchés de près sur les avis scientifiques produits par le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) après avoir constaté que :

  • Le lobby des pêches industrielles, BLUEFISH, présentait les stocks de poissons européens comme étant pêchés durablement dans « plus de 60% » des cas ;
  • Certains élus et vous-même, M. Vidalies, alliez jusqu’à dire que 70 à 75% des espèces étaient pêchées durablement.

Ces chiffres semblent trouver leur source dans le rapport « Pêche et aquaculture – Chiffres clés » publié par la direction des pêches maritimes et de l’aquaculture (DPMA) (www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/chiffres-cles-2014-V7.pdf) en 2015. Page huit, on peut y lire que « sur l’ensemble des stocks évalués, la proportion de stocks exploités durablement est passée de 6 % en 2004 à 61 % en 2012 ».

C’est faux. Seulement 18% des stocks de poissons européens sont pêchés à une intensité qui – à terme – pourrait potentiellement permettre d’atteindre l’objectif de « rendement maximum durable.

  1. Les stocks qui sont évalués mais pour lesquels les scientifiques ne peuvent pas se prononcer auraient dû être inclus dans une analyse prétendant porter sur « l‘ensemble des stocks »

Le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) a publié en 2015 un total de 249 avis sur l’état de santé de 258 stocks[1] de poissons européens.[2] En 2014 et pour l’indicateur que la DPMA utilise comme indicateur de durabilité (FRMD), il y avait 206 stocks évalués.[3]

Parmi ces 206 stocks évalués en 2014, les scientifiques du CIEM ont pu se prononcer avec certitude pour 35,4% d’entre eux :

  • 18,0% avaient un indicateur FRMD satisfaisant (32,0% des captures recommandées) ;
  • Les 17,5% restant avaient un mauvais indicateur FRMD (c’est-à-dire que la surpêche était avérée; 39,2% des captures recommandées) ;
  • Pour le reste des stocks évalués (soit 64,6% en nombre et 28,8% des captures recommandées), les scientifiques ne pouvaient pas se prononcer avec certitude sur l’état de cet indicateur.

La DPMA justifie son chiffre de « 61% de l’ensemble des stocks évalués » pour l’année 2012 en s’appuyant sur les chiffres de 2013[4] publiés dans un rapport de la Commission européenne (http://bit.ly/24UUG2u).[5] Celui-ci précise pourtant bien page 14 que leur analyse ne porte que sur « les stocks pour lesquels des évaluations du RMD sont disponibles ».

  1. Il y a une différence entre “être pêché durablement” et “être sur la voie de la durabilité”
  1. M.Vidalies a tenté de justifier les erreurs de ses services en prétextant que « BLOOM s’appuie sur des données relevant d’un autre indicateur ».[6],[7] La DPMA parlerait de FRMD et BLOOM de BRMD

Mais non, Monsieur Vidalies, nous utilisons bien le même référentiel que la DPMA, à savoir FRMD. Ceci était d’ailleurs clairement précisé dans notre communiqué de presse.

De plus, accuser BLOOM de se tromper d’indicateur est tout à fait farfelu : les estimations de BRMD des stocks évalués au niveau européen ne sont pas disponibles dans les avis publiés par le CIEM[8] ! Comment pourrions-nous baser notre analyse sur des chiffres qui ne sont pas disponibles et auxquels nous n’avons pas accès ?

D’ailleurs, soit dit en passant, ces chiffres nous intéressent et nous vous serions fort reconnaissants de les mettre à disposition de BLOOM. Cela permettrait en effet de savoir précisément combien de stocks sont pêchés réellement durablement (BRMD) et pas seulement potentiellement durablement (FRMD) ?

Nous insistons sur ce point crucial : ce n’est pas parce que l’effort de pêche pour un stock a été réduit à FRMD que le stock est pêché durablement. Cela signifie simplement qu’il pourra peut-être retrouver un jour un niveau de biomasse (une taille) permettant une exploitation au rendement maximum durable (c’est-à-dire la production maximale, année après année, de captures) : le fameux BRMD. Selon l’espèce et l’état de surpêche, le temps nécessaire à retrouver cette biomasse optimale peut aller de quelques mois (pour les petits poissons pélagiques comme les anchois) à… jamais. Depuis le moratoire commercial de 1992 au large de Terre-Neuve suite à la surexploitation du cabillaud, le stock ne s’est toujours pas reconstitué.

Actuellement, le seul indicateur produit par le CIEM se rapprochant du BRMD est Btrigger, c’est-à-dire la biomasse en-deçà de laquelle un plan de gestion doit être mis en place. Même si la biomasse est supérieure à Btrigger, elle peut encore être inférieure à BRMD : il n’est donc pas encore possible de parler de rendement maximum durable du point de vue de la biomasse.

  1. Un stock correspond à une espèce, mais une espèce peut avoir plusieurs stocks

Il apparaît que la DPMA fait bien la distinction entre une espèce et un stock, or M. Vidalies et certains élus ne semblent pas maîtriser ces concepts pourtant essentiels : une espèce peut compter plusieurs stocks.[9]

Qu’un secrétaire d’Etat chargé de la pêche en France affirme que « 70% des espèces sont pêchées au rendement maximum durable » est doublement faux et de ce fait très inquiétant pour la gouvernance du secteur : il ne s’agit pas de 70% et il ne s’agit pas d’espèces !

Même si 60-75% des stocks étaient pêchés durablement (comme l’affirment le lobby BLUEFISH, la DPMA et M. Vidalies), cela ne correspondrait en aucun cas à 60-75% des espèces ![10]

  1. Et quid des espèces non commerciales ?

Rappelons que seules les espèces commerciales (à quelques exceptions près) sont évaluées par le CIEM mais que la situation reste inconnue pour toutes les espèces accessoires pêchées par les engins de pêche non sélectifs comme le chalut de fond.

Ces erreurs ont des conséquences graves et les chiffres doivent être rectifiés officiellement

Ces chiffres faux ont été utilisés pour justifier l’immobilisme au niveau de la gestion des pêches : selon M. Vidalies, ils prouvent que la Politique commune de la pêche européenne fonctionne à merveille et que nos demandes répétées de réformer en profondeur le secteur (transparence des données de subventions, interdiction des méthodes de pêche les plus destructrices etc.) sont infondées.

Il est indispensable que le Ministère et la Direction des pêches rectifient les chiffres pour mettre officiellement à la disposition du public et des élus des évaluations justes qui serviront de base rationnelle au débat, notamment dans le cadre de l’examen des lois « Biodiversité » et « Economie bleue ». Laisser libre cours à ces informations erronées est trop lourd de conséquences politiques et économiques, or le secteur de la pêche a besoin de tout, sauf de l’aveuglement des pouvoirs publics et de leur connivence avec des lobbies industriels peu rigoureux pour sortir de la crise durable dans lequel il est enfermé.

Merci de prendre en compte dans les meilleurs délais notre demande et de faire savoir ce que vous entendez faire pour corriger la circulation de chiffres faux au sein de nos institutions.

Cordialement,

Frédéric Le Manach

Directeur scientifique de BLOOM

N.B :

Les différences entre l’analyse de BLOOM et celle de la Commission européenne sur le nombre de « stocks pour lesquels des évaluations du RMD sont disponibles » peuvent être dues à plusieurs facteurs : définition du stock, zones incluses dans l’analyse.[11] Ne sachant pas si vos chiffres portent finalement sur l’année 2012 ou 2013 (cf. note précédente), nous ne tenterons pas la comparaison ici.

Le point de contentieux ne réside pas là mais bien dans le fait que la sémantique choisie par la DPMA résulte en une vision de la surpêche complètement erronée servant de justification à la non-réforme du secteur au niveau législatif.

[1] Selon la définition adoptée pour un « stock », ce chiffre peut varier légèrement. Alors que certaines publications considèrent qu’un avis correspond à un seul stock, nous avons choisi de désagréger les avis jusqu’au plus bas niveau taxonomique possible. Par exemple dans le cas des baudroies en zones IIIa, IV et VI (www.ices.dk/sites/pub/Publication%20Reports/Advice/2015/2015/ang-ivvi.pdf), nous avons comptabilisé deux stocks : Lophius budegasa et L. piscatorius, même si ces deux stocks sont évalués dans le même document et possèdent les mêmes données. En revanche, lorsque l’avis ne permettait pas de désagréger précisément les taxons, nous avons considéré qu’un avis correspondait à un stock (souvent le cas pour les raies, par exemple www.ices.dk/sites/pub/Publication%20Reports/Advice/2014/2014/raj-celt.pdf).

Cette distinction sémantique ne peut en aucun cas expliquer la différence entre les chiffres de la DPMA et ceux de l’association BLOOM.

[2] 83 taxons : 77 espèces, 4 genres et 2 ordres.

[3] 69 taxons : 64 espèces, 3 genres et 2 ordres.

[4] Y a t-il une raison particulière à cela ?

[5] Communication de la Commission au Parlement européen et au Conseil concernant une consultation sur les possibilités de pêche pour 2015 au titre de la politique commune de la pêche.

[6] www.ouest-france.fr/economie/agriculture/peche/les-chiffres-sur-les-stocks-de-poissons-en-europe-trop-optimistes-4089118.

[7] www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/14/economie-bleue-et-chiffres-troubles_4882312_3232.html?xtmc=bloom&xtcr=1.

[8] Même si les estimations Brmd sont en effet calculées par les différents groupes de travail du CIEM.

[9] Par exemple, la lingue franche (également appelée « julienne ») compte quatre stocks dans les eaux européennes selon le CIEM : un autour de l’Islande, un autour des Îles Féroé, un dans la partie arctique de l’Atlantique nord-est et un autre dans une grande zone « fourre-tout ».

[10] En effet, les données du CIEM montrent que seules :

  • Trois espèces (hareng, langoustine et plie commune) comptabilisent 52,8% des stocks dont l’indicateur FRMD est au vert en terme de nombre ;
  • Trois espèces comptent pour 66,7% des stocks dont l’indicateur FRMD est au vert  en terme de volume.

[11] En 2014, il y avait 46 stocks (dont 41% surpêchés) pour la Commission européenne versus 73 stocks (dont 49% surpêchés) pour BLOOM.

 

Télécharger la lettre ouverte au format PDF ici.

Lire le communiqué de presse de BLOOM sur la désinformation au coeur des institutions ici.

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