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Discours de Claire Nouvian à l’ESSEC

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Lundi 17 septembre, Claire Nouvian était invitée à débattre autour d’une table ronde avec Jean-Luc Petithuguenin, fondateur et PDG de PAPREC Groupe, lors du séminaire de rentrée organisé par l’ESSEC (École supérieure des sciences économiques et commerciales). Nous partageons son discours de présentation intitulé :

« Des lectures qui nous changent (et qui changent le monde) »

Chers étudiantes et étudiants,

Bravo à vous, ainsi qu’aux professeurs de l’ESSEC, d’avoir imaginé une rentrée sous le signe de l’ambition ultime : « changer le monde ».

Ambition ultime ET impératif non négociable puisque si le monde poursuit sa course sur la base des vieilles recettes, c’est le décrochage garanti de tous les systèmes, naturels et humains.

Drôle de génération que la vôtre.

Vous héritez d’un désordre planétaire dont vous n’êtes pas responsables.

Vous avez en ligne de mire un avenir peu engageant, pour ne pas dire noir : le changement climatique que nous n’arrivons pas à endiguer sous la barre fatidique des 2 degrés, des espèces vivantes qui disparaissent à un rythme effréné, sans précédent : la sixième extinction de masse qu’ait connue la biosphère… Des habitats naturels, terrestres ou marins, se réduisant comme peau de chagrin, des sols déstructurés, pollués, saccagés, érodés, asphyxiés… une planète qui bascule vers de « grandes misères humaines » comme le rappelaient 15 000 scientifiques dans une « mise en garde » lancée à l’humanité en 2017 et comme la situation désespérée des réfugiés nous le rappelle quotidiennement.

Ces « grandes misères » ont commencé pour tous ceux qui paient le prix de notre échec collectif à créer un monde juste et stable : les exilés climatiques que les changements globaux jettent sur les routes du monde dans des pays arriérés du point de vue des libertés individuelles et du respect des droits de l’homme, les exilés économiques qui paient le prix de notre prédation sur les ressources en tirant profit de la précarité et de l’extrême vulnérabilité des hommes.

Au-delà de la destruction du monde naturel, ces « grandes misères » incluent le contrôle que les multinationales et certains Etats complices ont pris de notre destinée collective. Nous faisons l’expérience des limites de nos démocraties modernes où l’impuissance citoyenne a été programmée, peut-être à raison en des temps chamboulés suivant la seconde guerre mondiale et le génocide juif. On n’a pas voulu donner trop de pouvoir aux peuples car les peuples pouvaient porter, ont porté, de façon démocratique, des individus autoritaires, dysfonctionnels, psychopathes et dangereux, à leur tête.

Or la démocratie exige une éducation de masse. Mais nous n’avons pas investi dans cette éducation. A la place, nous avons fait des humains des consommateurs.

Nous avons trahi les penseurs des Lumières qui espéraient au 18ème siècle que les sciences et la technique allaient libérer l’homme de ses contraintes physiques et matérielles pour lui permettre de cultiver, enfin, son esprit, sa culture, sa force morale et la justice.

Or le progrès moral n’a pas accompagné le progrès technique.

Nous avons inventé la société de consommation avec l’ère industrielle et le markéting pour fourguer des biens, souvent inutiles, à des gens qui n’en avaient pas besoin. Pour ceux qui étaient déjà équipés, nous avons inventé l’obsolescence programmée pour permettre un renouvellement infini d’objets usuels, devenus indispensables.

En passant à une société de services, nous avons exporté ailleurs les activités les moins rentables, les plus polluantes, les plus destructrices. Aujourd’hui, ce sont les Africains, les Asiatiques et les Latino-Américains qui font les frais de notre confort. On extrait chez eux l’uranium, le cobalt, le nickel et d’autres minerais précieux dans des conditions environnementales et sociales épouvantables.

Demain, c’est dans les grandes profondeurs marines, jusqu’ici préservées de notre appétit insatiable de matières non renouvelables ou sur la lune, que nous irons chercher les minerais pour rembrayer sur un cycle de consommation de smart phones et de tablettes, pour alimenter l’ogre de la croissance et le profit d’entreprises immorales et irresponsables.

  • Lire le document « Stop and think » de l’ONG Seas at Risk sur l’exploitation minière en profondeur

En réduisant l’homme à sa plus bête expression, nous avons laissé un groupe d’acteurs restreint prendre le contrôle de notre trajectoire commune.

Nous avons accepté que régresse comme peau de chagrin l’espace de nos libertés fondamentales. Nous acceptons, lentement mais sûrement, le glissement de nos sociétés modernes vers des régimes autoritaires et liberticides. Nous, citoyens du 21ème siècle, avons porté aux urnes un psychopathe incompétent et mégalomane qui a, aujourd’hui le pouvoir d’utiliser l’arme nucléaire et qui a accès aux renseignements privés de ses concitoyens américains par le biais de l’un des plus grands programmes de surveillance de masse qui existe, avec ceux de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la Russie.

Nos démocraties punissent les Edward Snowden et les autres lanceurs d’alerte qui ont sacrifié leur liberté pour nous mettre en garde sur les lois et les pratiques liberticides, mais les vigies de la vraie démocratie sont nombreuses à être réduites à l’exil tandis que nos régimes politiques s’éloignent de plus en plus du respect des droits de l’homme et de la volonté des citoyens en légiférant contre les libertés individuelles, en faisant de la solidarité un délit, en signant des traités de libre-échange qui écrasent la souveraineté de nos juridictions.

On a assassiné l’espace de dissidence. Il faudra le reconquérir.

Vous ne devez pas seulement réparer le monde de la folie des hommes, vous devez construire, de toutes pièces, une équation tenable et son corollaire, une société juste et solidaire.

Vous êtes une génération damnée, mais vous êtes une génération bénie aussi, car tout reste à faire. Vous n’aurez pas à vous poser la question du sens. Votre avenir est jalonné de défis, plus difficiles à relever les uns que les autres, mais l’inaction n’est pas une option.

Votre premier acte de résistance, c’est de vous cultiver. En permanence. A tout bout de champ. Sur tous les sujets. Soyez d’une exigence intellectuelle totale.

Faites la peau aux préjugés, dont nous sommes tous, notamment nous bourgeois des villes, assiégés, y compris au sein de nos familles et dans nos cercles sociaux.

Fondez votre économie de vie sur vos connaissances. De là découleront vos valeurs, et tant pis si elles entrent en conflit avec celles de la génération d’avant. Construisez et alimentez, tout au long de votre vie, votre esprit critique. Refusez que votre « temps de cerveau disponible » soit capturé par des contenus débilitants, simplistes et égocentriques.

Soyez généreux.

La largesse d’esprit, la largesse de vue, la largesse de cœur, c’est le meilleur investissement qu’on puisse faire pour une vie bonne et une destinée collective réussie.

Et lisez. Lisez sans cesse.

Pour changer le monde, il faut le comprendre, il faut le connaître. Alors lisez ce que de grands esprits nous ont permis de savoir.

Lisez la biographie d’Alexander Von Humboldt et les livres de Jared Diamond pour comprendre que l’homme n’a pas eu besoin de technique ou de technologie quelconque pour détruire le monde, pour mener à l’extinction dès le Pléistocène il y a 11 000 ans, de grands mammifères terrestres comme les mastodontes ou les tatous géants.

Lisez Philippe Cury pour savoir à quel point l’homme a vidé et détruit les océans du monde.

Lisez Valérie Cabanes pour être conscients du prix caché de notre IMMENSE confort matériel.

Lisez André Gorz pour comprendre quand et comment nous avons basculé vers des sociétés de consommation.

Lisez Yann Algan pour comprendre pourquoi la France est une société de défiance et comment y remédier.

Lisez Yanis Varoufakis pour connaître de l’intérieur, comme on la pratique chez BLOOM depuis des années, la violence de l’Europe actuelle et la soumission des Etats aux diktats de la finance et des partis conservateurs.

Lisez Julia Cagé pour saisir les moyens d’action contre la fatalité de l’érosion démocratique, pour comprendre qu’on peut repenser de fond en comble le financement de la vie politique et avoir une sphère publique qui se soucie d’intérêt général et de la volonté des citoyens.

  • Julia Cagé a donné de nombreuses interviews à propos de ses propositions de financement de la vie poltique. Par exemple l’émission « Démocratie : à qui paie gagne ? » sur France Culture.

Lisez Günther Anders pour trouver l’énergie qui fait défaut quand le désespoir gagne et Simon Baron-Cohen pour comprendre que l’empathie est la seule arme universelle et gratuite dont nous disposons pour construire le monde de demain.

Luttez contre l’effondrement de la pensée et l’effondrement simultané de la déontologie.

Lisez Denis Robert et connaissez tout de l’Affaire Clearstream, des révélations des Panama Papers, des LuxLeaks, des travaux de l’ONG Oxfam car on ne peut plus vivre dans un monde qui pratique l’évasion fiscale à grande échelle sans savoir le rôle toxique du Luxembourg ou d’autres paradis fiscaux nichés au sein même de l’Union européenne.

Lisez des penseurs dissidents, exigeants, Michel Foucault, Geoffroy de Lagasnerie, Alain Badiou et tant d’autres… Donnez de la profondeur de champ à votre regard sur le monde et sur l’homme.

Il y a deux continents intérieurs à conquérir du haut de sa jeunesse :

Le premier, c’est celui de la distance critique vis-à-vis de soi-même et de notre entourage. Sans en être conscients, on réalise rétrospectivement, une fois qu’on est libérés de leur joug, qu’on pensait nos crédos familiaux et sociaux immuables.

C’est faux.

Les neurologues ont prouvé qu’une conversation, une seule conversation, un discours, une lecture pouvait changer le cours de notre vie.

Le deuxième espace de conquête de notre vie, c’est de savoir qu’on apprend à penser comme on apprend à aimer. Ca prend une vie de savoir aimer. De la même façon, ça prend très longtemps de construire son jugement critique, d’être sûr de ses valeurs, de ne plus avoir peur d’avoir raison contre tous.

Pour conclure, à vous qui entrez en scène pour prendre en mains la destinée du monde, je dirais qu’on ne changera pas le monde avec autre chose qu’avec notre volonté et nos valeurs.

Kant disait qu’il n’y avait que deux miracles dans le monde : le ciel étoilé au-dessus de nos têtes et la loi morale au cœur de l’homme. Mais la loi morale flanche, la loi morale est fragile. Elle se cultive par la conscience. Alors vivez en conscience et en connaissance, avec courage.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance car désormais, à vous de jouer.

Merci.

Claire Nouvian, Campus de l’ESSEC, Cergy-Pontoise le 17 septembre 2018.

Références supplémentaires :

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