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Objections aux arguments du lobby de la pêche électrique

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Alors que la campagne contre la pêche électrique de BLOOM monte en puissance et que de plus en plus de voix s’élèvent contre cette méthode de pêche destructrice à l’approche du vote au Parlement européen prévu le mardi 15 janvier 2018, les lobbies néerlandais tentent désespérément de contrer nos arguments pourtant bien référencés.[1]

Dans ce but, le lobby de la pêche électrique VisNed a préparé un document de plaidoyer qu’il a distribué aux eurodéputés. Nous vous proposons ici d’en reprendre un par un les arguments biaisés, erronés ou simplement mensongers. Il est outrageux d’essayer de faire passer le chalut électrique pour un engin vertueux et durable en le comparant à l’une des pires méthodes de pêche qui soit: le chalut à perche.

Nous compléterons cette liste d’arguments fallacieux au cours de notre campagne. En attendant, nous vous invitons à vous informer (avec des sources !) en lisant notre document de plaidoyer : « Pêche électrique : pourquoi il faut l’interdire« .

Argument #1

Selon les Néerlandais, la pêche électrique ne serait pas de la pêche… électrique. Pour eux, ce serait une « technique de pêche consistant à effrayer les poissons plats par de faibles impulsions, afin qu’ils décollent du fond marin et nagent dans le filet« , un moyen de « stimuler leurs réflexes naturels« .

Évidemment, cet argument est totalement fallacieux. Comment prétendre qu’un filet équipé d’électrodes délivrant un courant électrique n’est pas de la pêche électrique ?

Les chaluts électriques utilisent un courant bipolaire qui provoque des contractions musculaires incontrôlées. Ce type de courant est de même nature que celui utilisé par les Tasers© (arme qui envoie des décharges électriques).[2] Le terme de « pêche par courant impulsionnel » (« pulse fishing » en anglais) est une ruse sémantique mise au point par l’industrie pour rendre la technique moins négative aux yeux des citoyens[3]. Mais elle n’en demeure pas moins redoutable.

En guise de « faibles impulsions », les chaluts électriques envoient des courants de l’ordre de 55 volts et 60 ampères,[4] ce qui est considérable. Ceux-ci provoquent de violentes contractions musculaires qui délogent le poisson de son habitat, comme en témoigne une vidéo d’électrocution de crevettes[5] et de sole en aquarium.[6] Ces contractions sont si violentes que 50 à 70% des cabillauds de grande taille capturés au moyen de cette technique ont la colonne vertébrale fracturée et présentent des hémorragies internes ![7]

Argument #2

Aucune licence néerlandaise n’est illégale étant donné que les Pays-Bas ont utilisé différentes possibilités offertes par les règlements européens.

C’est bien sûr totalement faux. Il va de soi que nous ne nous attendions pas à ce que les Néerlandais plaident coupables. Le Règlement européen en vigueur autorise[8] chaque État Membre à équiper en électrodes jusqu’à 5% de sa flotte de chaluts à perches. Selon le registre de la flotte européenne, cela ne devrait représenter que 15 navires pour les Pays-Bas. Par conséquent, 69 des 84 chalutiers pratiquant la pêche électrique sont illégaux. Les Néerlandais ont beau les justifier en invoquant l’expérimentation[9] ou la mise en place de projets pilotes,[10] le cadre réglementaire a indubitablement été outrepassé. Notre plainte auprès de la Commission européenne du 2 octobre 2017 se fondait sur ce constat.

Depuis cette date, la Commission a gardé le silence. Un silence assourdissant mais peu surprenant compte tenu de nos dernières révélations.

À noter qu’en 2015, le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) — le groupement de scientifiques qui formule la base des avis scientifiques européens — indiquait d’ailleurs que « l’octroi de 84 licences sous couvert de collecte de données scientifiques n'[était] pas en accord avec les avis précédents et [qu’]une telle expansion n'[était] pas justifiée d’un point de vue scientifique. […] Cela va très au-delà de la limite des 5% autorisés par le règlement actuel, ce qui revient, de fait, à autoriser une pêche commerciale sous couvert de recherche scientifique« .[11]

Argument #3

Les autorités peuvent contrôler si l’engin est conforme aux prescriptions techniques. 

Là encore, le CIEM affirme le contraire. En 2016, il estimait que « le cadre réglementaire actuel [était] insuffisant pour empêcher l’introduction de systèmes potentiellement destructeurs« .[12]

Par ailleurs, il est intéressant de noter que l’intensité en ampères – le paramètre responsable de la dangerosité d’un courant électrique – est le seul à ne pas être réglementé ! La puissance autorisée n’est quant à elle limitée que par la longueur du bateau, sans plafond, et la tension autorisée n’est définie que par une valeur moyenne. Autant dire que les industriels néerlandais peuvent faire comme bon leur semble. Comme nous l’avons vu précédemment, les tensions utilisées peuvent atteindre 50V[13] alors que le règlement européen limite ce paramètre à 15V. C’était le dernier point de notre plainte du 2 octobre 2017.

Argument #4

Le chalut électrique survole le fond et le laisse vierge de tout contact.

Un chalut de fond qui ne touche pas le… fond ! Les Néerlandais s’échinent à nous faire croire que c’est le cas, alors que leurs propres données prouvent le contraire. En réalité, les chaluts électriques sont traînés le long du fond et endommagent les habitats marins : la partie avant du chalut pénètre les six premiers centimètres du sédiment. Les électrodes, situées plus en aval, s’enfoncent également dans le sédiment lors de l’utilisation de cet engin.[14]

Même réduit (de 20% selon les industriels), son impact sur les habitats marins reste colossal. Cela va sans compter les effets du courant électrique sur les espèces qui y vivent. Prétendre que le fond reste vierge de tout contact dans des courriels envoyés à tous les eurodéputés[15] s’avère donc un mensonge éhonté !

Argument #5

La pêche électrique est la technique de pêche la plus étudiée au monde.

En dix ans de prétendue recherche, seuls 13 articles scientifiques sur la pêche électrique (pour les poissons plats) ont été publiés dans des journaux à comité de relecture. Les effets sur les écosystèmes n’ont pas encore été étudiés. Dès 2006, cela constituait pourtant l’une des conditions requises à l’octroi de toute dérogation.[16] Sur ces 13 études, seules trois ont étudié les effets de l’électricité sur la vie marine. Celles-ci avancent des conclusions qui sont loin d’être positives :

  • La première rapporte que 50 à 70% des cabillauds de grande taille ont leur colonne vertébrale fracturée et présentent des hémorragies internes à la suite du choc électrique ;[17]
  • La deuxième montre que le taux de survie des poissons rejetés est très faible, en particulier pour les juvéniles : 15% pour les plies, 29% pour les soles et 16% pour les limandes. Ces taux, déjà très bas, ne tiennent pas compte de la prédation par les oiseaux ou les autres poissons une fois le poisson rejeté ;[18]
  • La troisième montre enfin que l’électricité peut également affaiblir le système immunitaire des vers et des crevettes grises et augmenter leur sensibilité aux pathogènes.[19]

Notons de surcroît que la Chine, après avoir pratiqué la pêche électrique dans les années 1990, l’a interdite en 2000 en raison de ses impacts sociaux et environnementaux dramatiques.[20] L’Europe s’apprête donc à légaliser une technique que même la Chine a bannie !

Par ailleurs, la pêche électrique a été interdite en raison de son extrême efficacité, comme le soulignait  le Commissaire européen à la pêche Joe Borg en 2007[21],au moment où la Commission européenne venait à peine de créer un régime de dérogations totalement illégitime pour la pratiquer en Mer du Nord. Selon ses propres termes, cette « extrême efficacité est à même d’épuiser rapidement les stocks de poissons« .

À Hong Kong, où la pêche électrique a été proscrite en 1999, il est inscrit dans la loi que « La pêche électrique endommage et tue même la plupart des poissons, y compris les alevins et d’autres formes de vie marine. De telles méthodes de pêche ont un effet délétère à long terme sur les ressources halieutiques et l’écosystème marin« .[22] C’est à ce titre que la pêche électrique a été interdite en 1998 en Europe dans le cadre du Règlement N°850/98 « visant à la conservation des ressources de pêche par le biais de mesures techniques de protection des juvéniles d’organismes marins ».

Argument #6

De nombreuses ONG soutiennent la pêche électrique.

Bien que des ONG néerlandaises telles que North Sea Foundation, NEV ou le bureau national de Greenpeace ont une position moins arrêtée que la nôtre, affirmer qu’elles soutiennent la pêche électrique risque de leur déplaire fortement. Dans un article paru le 15 novembre 2017, ces organisations abordaient plusieurs points négatifs :

  • Les Pays-Bas ont abusivement bénéficié de dérogations : « Cette grande quantité d’autorisations n’est pas en ligne avec de la recherche, mais plutôt une astuce visant à permettre à un maximum de bateaux d’utiliser le chalut électrique » ;
  • Les questions scientifiques prioritaires n’ont pas été traitées : « la manière dont ces espèces réagissent à la pêche au chalut à impulsion est encore trop peu étudiée« ;
  • La technique est massivement déployée dans des zones autrefois inaccessibles: « justement à cause de l’engin de pêche plus léger, des zones auparavant laissées intactes peuvent être exploitées » ;
  • La pêche électrique reste un engin de fond qui impacte l’habitat : « Les poissons qui reçoivent une telle impulsion décollent du fond et peuvent ainsi être pêchés avec un chalut remorqué sur le fond« .

Ces ONG jugent donc que la pêche électrique ne peut pas être considérée comme durable : « Avant d’avoir des réponses à ces questions, la technique de pêche au chalut à impulsion ne peut donc pas, selon nous, être considérée comme durable« .

Argument #7

La pêche au chalut électrique a été développée comme alternative à la pêche au chalut dans l’objectif de diminuer l’impact de la pêche sur le fond marin.

Les industriels habillent de vertu leurs intentions mais la réalité se révèle bien différente. Les chaluts à perche avaient une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête, tant ils étaient déficitaires et inexorablement condamnés à se reconvertir.[23] Dans les années 2000, le modèle économique du chalut à perche s’écroulait en raison de la consommation excessive de carburant. Les coûts en pétrole étaient si élevés que les ventes ne suffisaient plus à renflouer les comptes.[24] Plutôt que de se tourner vers des méthodes artisanales plus douces pour l’environnement et plus économiques en carburant, les Néerlandais ont fait le choix d’augmenter l’efficacité de leurs chaluts à perche pour réduire leur consommation de gasoil. Ils ont alors déployé un lobbying intense pour faire autoriser une technique de pêche interdite en raison de son efficacité redoutable.

Par ailleurs, le coût environnemental de la pêche électrique sur la biodiversité n’est pas quantifié. Les défis écologiques auxquels l’Humanité devra faire face au cours des prochaines décennies ne concernent pas exclusivement la quantité de dioxyde de carbone rejetée dans l’atmosphère. La dégradation des habitats et l’appauvrissement de la biodiversité sont deux autres enjeux majeurs. La pêche électrique, par ses impacts dévastateurs et son ultra efficacité, représente une menace supplémentaire pour ces écosystèmes, même si elle consomme moins de carburant que les chaluts à perche.

Enfin, la pêche électrique n’est pas une solution économique à la crise actuelle, car elle menace la survie de la pêche artisanale. Pourtant, cette dernière représente 171 navires néerlandais sur 840 en 2015. Elle débarque moins de 1% des volumes de poissons mais emploie 18% des pêcheurs, ce qui correspond à 6% des emplois à temps plein.[25]

Argument #8

La pêche électrique est plus sélective.

Là encore, la pêche électrique est comparée à l’une des pires méthodes de pêche : le chalut à perche. Pour 100 kg pêchés par les chaluts électriques, 50 à 70 kg sont rejetés en mer (juvéniles ou espèces non commercialisables).[26] Un rapport publié par le Marine Stewardship Council indique que 62% des poissons pêchés ne sont pas commercialisables.[27] L’essentiel des rejets est composé de plies et de limandes qui n’ont pas atteint la taille minimale de capture. Par comparaison, les fileyeurs ne rejettent, eux, que 6 kg de poissons pour 100 kg pêchés.[28]

Sur cette vidéo tournée à bord du F/V TX-19, on voit clairement que la pêche électrique est loin d’être sélective.

Argument #9

La pêche électrique permet d’économiser 50% de carburant.

L’argument principal de l’industrie de la pêche électrique repose sur la consommation de carburant, et donc son impact positif sur le climat. Cependant, cela n’est vrai qu’en comparant à l’un des engins de pêche les moins durables qui existent : le chalut à perche. Nous avons calculé à partir des données publiées par l’Université de Wageningen les volumes de poissons débarqués par litre de carburant consommé [29].

Les Pays-Bas rapportent avoir débarqué, en 2016, avec 80 chaluts électriques (57 engins > 300 CV et 23 engins < 300 CV), 23 152 tonnes de poissons (toute espèce confondue). Ils estiment également la consommation en carburant à 4100 L par jour pour les engins > 300 CV et à 1673 L pour les engins < 300 CV [30]. Ces navires pêchent en moyenne 185 jours par an.

Ces données permettent d’estimer à environ 460g le volume de poissons débarqués par litre de carburant consommé par les chaluts électriques.

En 2013, les fileyeurs de 12 m du port de Boulogne ont débarqué en moyenne 58,7 tonnes de poissons chacun, pour une consommation annuelle en carburant de 20 398 L, soit un ratio of 2,9 kg de poissons par litre de carburant consommé. En raison de la baisse des captures, ce chiffre a continuellement diminué pour atteindre 1,0 kg par litre en 2017.

Notes et références

[1] Notez que les arguments des lobbies néerlandais sont largement relayés par les institutions et figures politiques des Pays-Bas, que ce soit le Ministère des affaires économiques, l’Ambassade des Pays-Bas en France, ou encore l’eurodéputé Peter van Dalen.

[2] Dermengiu et al. (2008) Electroshock weapons: physiologic and pathologic effects – literature review. Romanian Journal of Legal Medicine 16(3): 187–193.

[3] ICES CM 2012/SSGESST:06 : Report of the Study Group on Electrical Trawling (SGELECTRA). Lorient, France (page 3)

[4] de Haan (2016) Pulse trawl fishing: characteristics of the electrical stimulation and the effect on behaviour and injuries of Atlantic cod (Gadus morhua).

[5] https://www.youtube.com/watch?v=pwOnzMaazTA.

[6] https://www.youtube.com/watch?v=JzxvD4Gra8o (à 26″)

[7] de Haan et al. (2016) Op. cit.

[8] Règlement (CE) N° 850/98 amendé par le Règlement (UE) Nº 227/2013.

[9] Au titre de l’Article 43 du Règlement (CE) N° 850/1998.

[10] Au titre de l’Article 14 du Règlement (UE) N° 1380/2013.

[11] CIEM (2015) Second interim report of the working group on electrical trawling (WGELECTRA). IJmuiden, the Netherlands, 10-12 November 2015 Copenhagen (Denmark): International Council for the Exploration of the Sea (ICES), 2015.

[12] CIEM (2016) Advice 2016, Book 1. Request from France for updated advice on the ecosystem effects of pulse trawl. Disponible à : www.ices.dk/sites/pub/Publication%20Reports/Advice/2016/Special_Requests/France_Effects_of_pulse_trawl.pdf

[13] De Haan (2016) Op. cit.

[14] Baarseen et al. (2015) Verkenning economische impact aanlandplicht op Nederlandse kottervloot. Flynth & LEI Wageningen UR. 69 p.

[15] https://spark.adobe.com/page/sfUr2jnBXzrNU/#1.

[16] CSTEP (2006) 23rd report of the Scientific, Technical and Economic Committee for Fisheries (second plenary meeting), Barza d’Ispra, 6-10 Novembre 2006. Scientific, Technical and Economic Committee for Fisheries (STEFC). Disponible à : https://stecf.jrc.ec.europa.eu/documents/43805/99464/2006-11_23rd+report+of+the+STECF.pdf

[17] de Haan et al. (2016) Op. cit.

[18] van der Reijden et al. (2017) Survival of undersized plaice (Pleuronectes platessa), sole (Solea solea), and dab (Limanda limanda) in North Sea pulse-trawl fisheries. ICES Journal of Marine Science, 74(6): 1672–1680.

[19] Soetaert et al. (2015) Determining the safety range of electrical pulses for two benthic invertebrates: brown shrimp (Crangon crangon L.) and ragworm (Alitta virens S.). ICES Journal of Marine Science, 72(3): 973–980.

[20] Yu et al. (2007) The rise and fall of electrical beam trawling for shrimp in the East China Sea: technology, fishery, and conservation implications. ICES Journal of Marine Science, 64(8): 1592–1597.

[21] European Commission (2007) Parliamentary questions — 10 September 2007 — Answer given by Mr Borg on behalf of the Commission. E-4018/2007. Disponible à : http://www.europarl.europa.eu/sides/getAllAnswers.do?reference=E-2007-4018&language=FR.

[22] Legislative Council brief, fisheries protection ordinance (Chapter 171). Disponible à : www.legco.gov.hk/yr98-99/english/bc/bill_04/general/04_brf.pdf.

[23] Turenhout (2016) Pulse trawling in the Netherlands: economic and spatial impact study. Disponible à : http://library.wur.nl/WebQuery/wurpubs/fulltext/396469.

[24] Turenhout (2016) Ibid.

[25] The 2017 Annual economic report on the EU fishing fleet (STECF 17-12)

[26] Baarseen et al. (2015) Op. cit.

[27] Cappell et al. (2016) MSC sustainable fisheries certification — Off-site surveillance visit — CVO pulse sole and plaice fishery — Public comment draft report.

[28] Kelleher (2005) Discards in the world’s marine fisheries: an update. FAO, Rome (Italie).

[29] Hans van Oostenbrugge (2018), Economic aspects of electric pulse fishing, Wageningen University & Research. Disponible à : https://www.wur.nl/upload_mm/7/f/1/b100c36d-3fd0-481b-9479-fc781ab0a1f7_Economic%20aspects%20of%20electric%20pulse%20fishing.pdf

[30] Turenhout (2016),  Pulse fisheries in the Netherlands – Economic and spatial impact study, Wageningen University & Research. Disponible à : http://library.wur.nl/WebQuery/wurpubs/fulltext/396469

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