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Défendre l’indéfendable : comment les lobbies et leurs élus s’y prennent

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Voir la réponse de BLOOM à l’entreprise de dénigrement des lobbies

Le lobby français du chalut, BLUE FISH, s’est désormais associé au cabinet de lobbying G Plus Europe, filiale du groupe OMNICOM, pour défendre ses intérêts et s’assurer que les méthodes de pêche les plus destructrices, les moins sélectives, les moins socialement pourvoyeuses d’emploi et les moins économiquement viables comme le chalutage profond ne soient pas remises en cause par la législation.

C’est l’histoire de l’organisation minutieuse de la défense de l’indéfendable. Voir ce que révèlent les données longtemps cachées de l’Ifremer ainsi que la réponse point par point de BLOOM aux allégations infondées des lobbies.

Lorsque le Comité des pêches français (qui a une fâcheuse tendance à représenter les seuls intérêts des industriels au détriment des pêcheurs artisans) et BLUE FISH se sont embarqués dans leur croisade contre la proposition de la Commission européenne d’interdire le chalutage profond, ils ont choisi G Plus Europe pour faire le « sale boulot » sur un dossier qui n’avait aucun fondement rationnel : le chalutage profond a contre lui l’économie, la science, l’opinion publique et les enseignes de la grande distribution.

Lire l’article de Claire Nouvian dans le Huffington Post dans lequel elle dénonce les méthodes de G Plus Europe

Le chalutage profond coûte à la société, détruit les écosystèmes, les espèces, c’est une sorte de bulldozer des grands fonds, subventionné, énergivore, produisant un poisson bas de gamme, écorché, qui doit être débité en filets car il est trop abimé pour être présenté tel quel aux acheteurs.

Lire les arguments scientfiques et économiques qui pèsent à charge contre le chalutage profond et les dernières données enfin révélées par l’Ifremer, démontrant que toutes les estimations de BLOOM étaient exactes

Alors comment s’y prendre pour défendre un dossier indéfendable ?

Il existe une panoplie de solutions non éthiques qui ont toutes été mises en oeuvre dans ce dossier :

  1. Déformer la réalité des faits
  2. Masquer les données gênantes
  3. Faire chantage à l’emploi (sur la base de données fausses, produites par des cabinets rémunérés par les principaux concernés)
  4. Ignorer ou contredire les données scientifiques
  5. Jouer politiquement « sale » : mentir, retarder, manipuler, user de  stratégies devisées avec les lobbies pour mettre en péril le dossier.

En outre, les lobbies français de la pêche industrielle peuvent compter sur l’appui des autorités publiques, le soutien farouche du ministre de la pêche Frédéric Cuvillier et de quelques élus de Bretagne (notamment Isabelle Thomas PS et Alain Cadec UMP, unis comme un seul homme pour la défense des intérêts des industriels au Parlement européen) et la science d’Etat (en grande partie financée par le ministère de la pêche donc sous sa coupe).

Chronologie des étapes principales

21 JANVIER 2013 : ANNULATION DU PREMIER ECHANGE DE VUES PREVU EN COMMISSION DE LA PECHE SUR LE REGLEMENT PECHE PROFONDE

La proposition législative de la Commission européenne est sortie depuis le 19 juillet 2012 (après neuf mois de blocage par les Français en interne à la Commission). La tactique des retards cumulés est la stratégie choisie par les lobbies et leurs députés pour faire dérailler le règlement pêche profonde : le rapporteur avait prévu de présenter les 20 et 21 mars 2013 son rapport pour qu’il soit voté le 23 avril. Il sera finalement voté le 4 novembre 2013 avec six mois de retard qui lui seront fatals pour boucler un « trilogue » avant le changement de Parlement et les élections de mai 2014.

19 février 2013 : audition « pêche profonde » au parlement européen

Alors que la liste des intervenants a été décidée entre les coordinateurs des différents groupes politiques, aucun industriel de la pêche profonde n’est invité à témoigner, ce qui étonne certains députés et les ONG. La tactique ne sera pas longue à se révéler : quasiment au lendemain de l’audition, les industriels s’offusquent de ne pas avoir été invités et réclament une autre audition. Cela générera trois mois de retard.

4 mars 2013 : lettre des industriels exigeant une 2ème audition publique

Les industriels de la pêche envoient une lettre au président de la Commission PECH et réclament une deuxième audition sous prétexte que la 1ère était partiale (les scientifiques pro-chalutage profond y étaient pourtant présents pour plaider la cause des industriels mais leurs arguments n’ont pas tenu la contradiction et la critique formulée par les chercheurs universitaires). Les intervenants de la 1ère audition ont pourtant été choisis avec l’accord unanime des coordinateurs politiques.

Le rapporteur se trouve aux prises d’une grossière manœuvre politique l’obligeant à accepter de retarder de trois mois son agenda et se rapprocher ainsi dangereusement de la période inactive de l’été qui lui imposera trois mois de retard supplémentaire.

La 2ème audition aura lieu le 17 juin pour « raisons d’agenda », d’où le rôle critique du secrétariat de la Commission PECH : le Français qui y oeuvre sera une pièce discrète mais instrumentale pour compromettre l’avancement de ce règlement. Il sert si peu discrètement les intérêts des industriels qu’il est même dessaisi du dossier pêche profonde pendant un temps.

8 mars 2013 : Lancement de BLUE FISH, lobby officiel des industriels de Lorient, au Parlement européen

L’association « de promotion de la pêche durable et responsable » soutenue par le Maire de Lorient (Norbert Métairie) [1] et parrainée par la députée européenne Isabelle Thomas voit le jour au Parlement européen (vidéo en ligne). Elle regroupe les plus ardents défenseurs de la pêche industrielle : Olivier Le Nézet, Norbert Métairie, l’élue PS Isabelle Thomas, Nicolas Teisseire, le lobbyiste de Lorient payé sur fonds publics… de la même façon que l’UIPP (l’Union des industries de la « protection » des plantes) regroupait les multinationales de la chimie de synthèse sous couvert de « protection » de la nature.

Qui finance et orchestre le lobbying des industriels ? Visiblement, la municipalité de Lorient, dont l’agence d’urbanisme Audélor accueille BLUE FISH dans ses locaux [2]. C’est aussi Audélor qui avait mené l’enquête sur les ONG (novembre 2012) qui s’est transformée en théorie du complot à charge contre les ONG (théorie du « Blue Charity Business » montrant que les ONG françaises croulent sous l’argent du pétrole américain !). La Mairie de Lorient n’a jamais répondu aux courriers des ONG lui demandant de s’expliquer au sujet de ces enquêtes et financements occultes.

BLUE FISH n’est autre qu’une association de lobbying en grande partie financée sur fonds publics. En France, l’Etat et les municipalités font barrage aux ONG et aux citoyens, et financent le lobbying des industriels. Cherchez l’erreur !

L’ensemble de cette supercherie sera dénoncé par « Le Canard Enchaîné » le 4 décembre 2013 dans un article intitulé « Intermarché touche les fonds ».

En parrainant une association de lobbying d’industriels et en faisant systématiquement valoir les intérêts de la pêche industrielle bretonne (sans se soucier de la pêche artisanale), l’eurodéputée Isabelle Thomas se trouve en position de conflit d’intérêts flagrant et en désaccord avec le code de conduite des députés européens.

13 mars 2013 : SOUTIEN DES DEPUTES PRO-LOBBIES à une 2ème audition

Un courrier signé par les députés les plus pro-industrie (Struan Stevenson, Carmen Fraga, Diane Dodds, Maria Patrao Neves, Isabelle Thomas, Jaroslaw Walesa, Alain Cadec, Marek Grobarczyk et Pat the Cope Gallagher) est adressé au Président de la Commission PECH pour soutenir la demande de l’industrie d’avoir une 2nde audition sur la pêche profonde alors que tous ont été consultés sur le choix des intervenants pour la 1ère.

21 mars 2013 : la Commission PECH du Parlement repousse l’agenda du règlement pêche profonde

Le lendemain, les coordinateurs de la commission PECH du Parlement, chargée de rédiger le rapport qui sera voté en session plénière, prennent la décision à huis clos de repousser l’agenda du règlement, avec pour but inavoué de saborder l’avancée du règlement et de noyer celui-ci dans les rouages législatifs européens.

Puisque le secteur industriel ne dispose d’aucun argument pour plaider en faveur du maintien de la pêche profonde au chalut, il compte sur la maîtrise des procédures du cabinet de lobbying « G Plus Europe » pour tenter de gagner en jouant sale.

10 avril 2013 : demande officielle d’une 2ème étude d’impact de la part de la Commission PECH

Le président de la Commission PECH du Parlement, Gabriel Mato Adrover, signe un courrier adressé à la commissaire à la pêche Maria Damanaki lui demandant de mener une seconde étude d’impact et d’intégrer spécifiquement les résultats du projet de recherche « DEEPFISHMAN », dirigé par Pascal Lorance de l’IFREMER.

23 avril 2013 : conférence de BLUE FISH au Parlement européen promue par le secrétariat de la Commission PECH

La conférence de presse de l’association de lobbying lorientaise BLUE FISH au Parlement est promue par le secrétariat de la Commission PECH. Le seul but : faire connaître aux eurodéputés l’existence de cette structure de lobbying industriel. La promotion de la conférence de presse auprès des médias est assurée par l’agence de communication et de markéting des professionnels de la mer « seatosea.fr », cliente de Lorient agglomération et du comité des pêches de Bretagne.

26 avril 2013 : Blue Fish finance une étude PwC invalidée par Sa méthodologie

Ouest France indique que le premier cheval de bataille de BLUE FISH est la pêche des poissons de grands fonds. BLUE FISH a commandé une étude (33 000 €) aux cabinets PwC et Fish Pass. C’est cette étude dont BLOOM a critiqué la méthodologie incompréhensible et bancale, et à propos de laquelle PwC nous a répondu le 5 mars 2013 que la méthodologie était « confidentielle ».

Les surestimations des emplois liés à la pêche profonde prennent pourtant leur racine dans cette étude cryptique de PwC. BlueFish n’a aucune existence réelle : ses membres, même les élus, ne sont nulle part cités, les fonds publics perçus pour faire le lobbying de Lorient et d’Intermarché sont opaques. Le seul lien que l’on puisse trouver est le journal officiel mentionnant que l’association BLUE FISH – créée en réalité à une date postérieure (16 mai 2013) à son lancement officiel par Isabelle Thomas au Parlement européen (8 mars 2013) – a son siège à l’adresse d’Audélor (qui est elle-même financée à 99% ou plus par les fonds publics, voir ses rapports d’activités).

17 juin 2013 : 2ème AUDITION du Parlement européen sur la pêche profonde et conférence de presse d’Isabelle Thomas avec la région Bretagne

A la suite des manœuvres de Struan Stevenson, Isabelle Thomas et consorts, les industriels se trouvent désormais à l’honneur de la 2nde audition avec comme intervenants :

  • Mr Ivan López, President, Asociación de Armadores de Buques de Pesca de Bacalao – Agarba
  • Mr Barrie Deas, Chief Executive, National Federation of Fishermen’s Organisations – NFFO
  • Mike Park, CEO of the Scottish White Fish Producers
  • Jean-Pierre Le Visage, Directeur d’exploitation, Scapêche

5 Sept. 2013 : 3ème audition pêche profonde organisée par Isabelle Thomas et Struan Stevenson

Les députés Isabelle Thomas et Struan Stevenson invitent pour une audience privée au Parlement européen les industriels et les scientifiques qui travaillent avec les industriels de la pêche dans les entités de recherche publique (sous tutelle des directions des pêches, le plus souvent).

17 sept. 2013 : les « 7 principes » de l’industrie !

Au nom de « The Alliance of Deep-Sea Fishing Professionals » (l’alliance de professionnels réunis par le cabinet G Plus Europe), les présidents du Comité des pêches français (Gérard Romiti, CNPMEM) et d’Europeche (Javier Garat) signent une lettre soutenue par 15 associations de pêcheurs annonçant dans un excès d’hypocrisie « s’inquiéter de l’absence de progrès » de la Commission PECH sur le règlement pêche profonde ! Ils en profitent pour dicter leurs « sept principes » que le règlement doit suivre : s’ensuit une longue liste décrivant avec sous-parties les amendements qui seraient « inacceptables » pour l’industrie.
 De fait, les amendements concoctés par les professionnels et portés par G Plus Europe sont endossés tels quels par Struan Stevenson, Isabelle Thomas etc.

PENDANT CE TEMPS, ENLISEMENT AU PARLEMENT

Pendant ce temps, le règlement pêche profonde est en passe de battre tous les records d’enlisement au Parlement européen : 15 mois après que la Commission européenne a sorti sa proposition législative, le règlement pêche profonde n’est toujours pas passé par les fourches caudines de la minuscule Commission de la pêche du Parlement et ses 25 membres. Les parlementaires Isabelle THOMAS, Alain CADEC, Struan STEVENSON, Gabriel MATO ADROVER, Carmen FRAGA, Maria do Céu PATRÃO NEVES et consorts s’allient pour que le dossier prenne le maximum de retard et se rapproche de la date fatidique des élections européennes (mai 2014).

Même le dossier excessivement complexe de la réforme de la Politique Commune de la Pêche fut voté plus rapidement que le règlement pêche profonde. Le règlement sur le shark finning, quant à lui, qui a pourtant donné lieu à une bataille féroce avec le Portugal et l’Espagne et à toutes sortes de tactiques de la rapporteur portugaise Mme Patrao Neves, a été traité en 19 mois entre la sortie de la proposition législative de la Commission européenne (nov. 2011) et l’adoption par le Conseil du nouveau règlement (le 6 juin 2013).

17 oct. 2013 : Nouveau report du vote du règlement en Commission « PECH »…

4 novembre 2013 : vote du reglement peche profonde en commission « PECH », enfin !

Le règlement pêche profonde, enfin voté en Commission de la pêche du Parlement européen, a été négocié au rabais : le résultat du vote est sans surprise étant donné que les lobbies de la pêche industrielle avaient obtenu le soutien d’une majorité de députés (13 sur 25). Il en résulte un texte qui ne répond pas de façon adéquate aux menaces posées par les navires industriels aux écosystèmes marins des grandes profondeurs, particulièrement vulnérables aux impacts des activités de pêche. Le texte qui sera voté en session plénière du Parlement ne comporte plus de proposition d’interdiction du chalutage profond, mais un amendement de compromis très alambiqué qui maintient cette pratique de pêche et renvoie la réévaluation de ses impacts aux calendes grecques. L’industrie se réjouit de ce succès obtenu grâce aux tactiques procédurières du cabinet G Plus Europe.

Voir la réponse de BLOOM à l’entreprise de dénigrement des lobbies

NOTES

[1] Le Marin du 14 mars 2013

[2] Audélor et Blue Fish ont la même adresse et le même numéro de téléphone : 12 avenue de la Perrière 56324 Lorient cedex. Tél. : 02 97 88 22 44

 

 

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